La Dyonisienne, société coopérative de boulangerie

Posted in Coopérative, Histoire sociale on 11 août 2020 by Ascona

Cette carte postale m’a été donnée il y a quelques années par un descendant du militant anarchiste trélazéen Auguste Boulan. Elle faisait partie d’un lot de trois cartes identiques dans les archives d’Auguste Boulan. Je vais essayer aujourd’hui de donner quelques informations sur la boulangerie qui figure sur cette carte postale. Nous avons comme information de départ les inscriptions qui figurent sur le bâtiment : Société coopérative de boulangerie, fondée en 1888, la Dyonisienne et en légende : « Saint-Denis, -« La Dyonisienne », 1 Grande-Rue St-Marcel. Il n’y a pas de date d’édition de la carte postale.

Le mouvement coopératif se développe en France après l’écrasement du mouvement ouvrier à la fin de la Commune de Paris en mai 1871. A la fin des années 1870 le mouvement ouvrier commence à se reconstituer, deux congrès ouvriers se tiennent en 1876 à Paris et en 1878 à Lyon. La majorité des délégués sont alors attachés aux tendances corporatistes, mutuellistes et coopératives. Rappelons que si les chambres syndicales jouissent d’une certaine tolérance, les syndicats professionnels ne peuvent se constituer librement qu’à partir de 1884. Dans les années 1880 plusieurs coopératives naissent à Saint-Denis, ville ouvrière, industrielle et militante avec de nombreux anarchistes et socialistes, comme dans toutes les communes de la banlieue nord de Paris. « Elles ont pour nom L’Avenir social, La Famille, La Faucille, L’Égalité ou la Fraternelle et les plus dynamiques peuvent compter de 100 à plus de 1000 sociétaires » (1). C’est dans ce contexte qu’est née la Dyonisienne.

Sur cette coopérative en particulier, on ne trouve rien dans le Maitron et pas grand chose sur le net si ce n’est cette page qui mentionne Ernest Hitzel, absent du Maitron, le comptable de la coopérative.

Le bulletin officiel de la mairie de Saint-Denis nous donne quelques informations. Lors du conseil municipal de Saint-Denis du 8 septembre 1888 (2), il est mis au débat l’instauration d’une taxe pour lutter contre l’entente des boulangers et le prix élevé du pain à Saint-Denis. Un opposant à la taxe déclare : »[…] rien n’empêche les ouvriers de monter une boulangerie coopérative, et, de cette façon, avoir un bénéfice réel sur la marchandise. » Les coopérateurs à l’origine de la Dyonisienne auront-ils suivi ce conseil ?

Toujours est-il que deux ans plus tard, le 23 mai 1890 (3), la commission en charge du problème de l’entente de boulangers débat à nouveau de cette taxe. Lors des débats deux conseillers municipaux, Leroy et Lauze, indiquent faire partie de la coopérative de boulangerie. Si son nom n’est pas mentionnée, il s’agit vraisemblablement de la Dyonisienne. Il semble alors que la coopérative n’est pas concernée par la taxe, les deux conseillers voteront d’ailleurs contre sa suppression.

Le Maitron mentionne bien un Jules Lauze, typographe, militant à Saint-Denis aux côtés de Walter, conseiller municipal qui participa également à ce débat. Autre point commun, ils ont tous les deux adhéré au PSR mais né en 1874 il avait 16 ans en 1890, il y a donc un doute, erreur de date, ou homonymie… Il y a plusieurs Leroy dans le Maitron et je ne parviens pas à identifier celui qui pourrait être également membre de la coopérative de boulangerie…

Work in progress donc…

(1) : https://www.cairn.info/revue-histoire-urbaine-2008-3-page-41.htm#

(2) : http://archives.ville-saint-denis.fr/data/files/saintdenis.diffusion/images/bulletins_municipaux_officiels/AMSD93_3D8_009_1888_light.pdf p.116

(3) : http://archives.ville-saint-denis.fr/data/files/saintdenis.diffusion/images/bulletins_municipaux_officiels/AMSD93_3D8_011_1890_light.pdf p.12

Des brebis noires créent les syndicats SUD

Posted in Histoire sociale on 7 avril 2020 by Ascona

Ce petit livre est publié par les éditions Syllepse dans la collection « Les Utopiques » dirigée par Christian Mahieux et Théo Roumier, deux militants de Solidaires et animateurs de la revue de l’Union Syndicale Solidaires intitulée… Les Utopiques ! L’auteur, Guillermo Wolf, est également syndicaliste au sein de l’Union syndicale Solidaires 49, on est en famille donc.

Guillermo tire ce livre de ses travaux universitaire consacrés à la naissance des syndicats SUD sous le prisme du genre et de la place des femmes. Il prend soin de nous expliquer la genèse de cet ouvrage et mentionne d’ailleurs son appartenance à l’époque au syndicat SUD étudiant.es. et se positionne comme « historien-militant ». C’est toujours intéressant de savoir d’où parle l’auteur, j’en profite pour dire que Guillermo est un ami et que je milite également au sein d’un syndicat SUD.

Le titre « Des brebis noires » fait bien évidemment référence à l’expression employée par Edmond Maire, lorsque secrétaire de la CFDT, il fustigeait les grévistes de la Poste en 1988, mais il rappelle également que la fondation des syndicats SUD n’est pas l’œuvre que de seuls « moutons noirs » mais aussi de « brebis noires » syndicalistes !

Selon Guillermo, Le syndicalisme SUD est un « syndicalisme hérité ». En effet,  les premiers syndicats SUD : PTT, Santé-sociaux et Rail sont constitués de militants expérimentés issus de la CFDT et opposés à son recentrage de l’activité syndicale uniquement sur le terrain professionnel, abandonnant les revendications sociétales et politiques. Parmi ses syndicalistes Guillermo va retracer dans la première partie de son livre les parcours syndicaux et politiques d’un certains nombres de militantes de premier plan, que ce soit à SUD PTT avec Annick Coupé, Elisabeth Claude à SUD CRC (l’ancien nom de SUD Santé-Sociaux), Clotilde Maillard et Huguette Cordelier à SUD éducation. Il contribue ainsi à redonner une visibilité aux femmes dans l’histoire du syndicalisme.

Dans le deuxième chapitre Guillermo interroge la prise en charge interne de la cause des femmes dans les syndicats. Il retrace notamment les débats autour de la question de l’instauration de quotas de femmes dans les instances syndicales, chaque fédération ayant sa position sur le sujet. Au delà des quotas, Guillermo rappelle qu’un des principaux freins à l’engagement des femmes reste les injonctions familiales, notamment à la naissance d’enfants. Finalement, nous constatons qu’il existe peu de dispositions spécifiques dans les syndicats SUD pour favoriser l’ engagement des femmes. Il y aurait sans doute des réflexions à avoir sur ce sujet.

Le dernier chapitre est consacré à la défense de la cause des femmes dans les entreprises et dans la société à travers les entretiens que Guillermo à mené avec les fondateurs et les fondatrices des premiers syndicats SUD.

Ce livre devrait être lu et partagé dans les syndicats SUD, pour deux raisons à mon avis. La première est qu’il permet d’appréhender l’histoire de nos syndicats de façon claire et concise, or cette histoire est largement méconnue, dans la société en général bien évidement, mais aussi dans nos propres structures, et là c’est plus regrettable. La deuxième, et peut-être la plus importante, est qu’il permet de remettre en question nos propres pratiques syndicales, conscientes ou inconscientes, au regard de la place que nous laissons, en tant qu’hommes, aux femmes dans nos structures.

Des brebis noires créent les syndicats SUD, Guillermo Wolf, postface d’Annick Coupé, Syllepse, 2020, 177p.

Le travail, une question politique

Posted in Histoire sociale, Syndicalisme, Syndicalisme révolutionnaire, travail on 22 mai 2019 by Ascona

Travail, question pol C1 vignetteCe livre est tiré de l’expérience de son auteur, Nicolas Latteur, formateur au Centre d’éducation populaire André Genot en Belgique. Dans le cadre de son activité, il a pu entendre que le travail, de plus en plus intenable physiquement et psychiquement, apparaît comme une fatalité sur laquelle on ne peut agir. Toutefois, il existe des expériences où des travailleurs décident de s’occuper de ce qui les concerne directement dans leur travail, sans laisser des experts (direction, service du personnel, consultants RH…) leur dicter ce qu’ils doivent y faire. De même si une grande partie de ce qui régit le travail est réglé par la loi et non plus par la pseudo « main invisible du marché », c’est en grande partie grâce à l’action collective des travailleurs.

Ce texte « pose le travail comme question politique et démocratique » non dans le sens de la démocratie représentative limitée à l’action d’un gouvernement, mais plutôt, ainsi que l’a écrit Jacques Rancière comme « action qui sans cesse arrache aux gouvernements oligarchiques le monopole de la vie publique et à la richesse la toute puissance de la vie « . En ce sens s’approprier politiquement le travail fait partie du processus démocratique et l’action syndicale en est le meilleur levier. Si le patronat cherche à limiter le champ d’intervention des travailleurs, celui-ci englobe pourtant légitimement tous les aspects du travail. Pour se le réapproprier il faut réussir à reconstruire collectivement un rapport de force favorable aux travailleurs. Il peut être utile de rappeler que les richesses ne sont produites que par les travailleurs et le travail, les capitalistes ne faisant que capter, à leur seul profit, une partie de ces richesses produites.

Le premier chapitre revient sur l’évolution des formes d’organisation du travail. Celles-ci n’ont cessé d’évoluer dans le sens d’un contrôle croissant sur les travailleurs. Une des premières inventions dans ce sens, l’usine, précédait l’innovation technologique qui la rendra nécessaire : il s’agissait surtout de rassembler en un même lieu des travailleurs qui produisaient auparavant à leurs domiciles, selon leurs besoins propres et hors du contrôle des capitalistes. Le taylorisme arrive ensuite pour séparer les tâches de conception des tâches d’exécution et accentuer encore la domestication et le contrôle des ouvriers. Toutefois ce système, en créant une classe ouvrière homogène, permettait pourtant l’action collective et combative des travailleurs. Pour contrer cela le patronat a construit le modèle de l’entreprise néolibérale avec comme objectif de fabriquer le consentement des ouvriers à leur propre exploitation. Il s’agit de leur faire intérioriser les nouvelles normes de performances individuelles et les contraintes de rentabilité financière. La mise en place d’une organisation à flux tendu force les travailleurs à être en perpétuelle adaptation, générant isolement, stress, souffrance au travail. En effet si un travailleur échoue à remplir un objectif fixé par sa direction, c’est qu’il n’a pas su s’adapter aux nouvelles exigences des marchés : il est donc seul responsable, quel que soit le contexte de son activité et les moyens mis à sa disposition par son employeur.

Pour faire accepter cette nouvelle organisation du travail, les directions s’appuient sur trois dispositifs de gestion du personnel décrits précisément : l’invisibilisation, l’individualisation et la culpabilisation. Ces dispositifs visent à rendre invisible les rapports sociaux sur les lieux de travail, à individualiser ces rapports sociaux pour éliminer toute velléité de résistance collective et à faire porter aux travailleurs seuls la responsabilité de leurs résultats au travail.

L’auteur n’en reste pas à ce constat, certes limpide et éclairant, sur les effets néfastes de l’organisation néolibérale du travail. Il indique aussi quelles voies peuvent emprunter les travailleurs et les syndicats pour s’emparer à nouveau des questions qui les concernent légitimement : l’organisation du travail, la répartition des richesses produites, le questionnement de l’utilité sociale de la production sous le régime capitaliste. Et c’est là la force et l’intérêt de ce livre : un exposé très clair (on sent la patte du formateur, habitué à transmettre des idées, dans ce texte), on est loin d’un traité d’économie politique aride, et pourtant l’essentiel est dit et même plus : Nicolas Latteur fournit des outils, voir des armes dans un contexte de lutte des classes, qui, en permettant de dénaturaliser ce qui sous-tend l’organisation du travail, donne les moyens de s’y opposer collectivement. A l’opposé de l’idéologie dominante qui fait croire que c’est la seule organisation possible dans le seul système économique possible, nous comprenons que tout ce discours est en fait un moyen de contrôler les travailleurs en leur imposant l’adhésion à leur propre exploitation, pour finalement continuer à maximiser les profits, quels que soient les dégâts sociaux et environnementaux occasionnés.

Merci aux camarades de la section SUD CT de la Ville d’Angers pour m’avoir signalé ce livre dans la petite bibliothèque qu’ils mettent à disposition de leurs syndiqués.

Le travail, une question politique, Nicolas Latteur, éditions Aden, CEPAG, 2013, 138p.

Former les hommes et les citoyens

Posted in AIT, Commune de Paris, Education, Histoire sociale, Juin 1848, XIXe on 11 mars 2019 by Ascona

formerhommesParu en 2010, ce livre est co-écrit par Alain Bataille, enseignant retraité, et Michel Cordillot, professeur à l’université, spécialiste du mouvement ouvrier au XIXe siècle : son dernier livre « Aux origines du socialisme moderne. La première internationale, la Commune de Paris, l’exil« , est paru aux Éditions de l’Atelier en 2010. Comme son sous-titre le précise, il traite du rapport à l’éducation des réformateurs sociaux entre les années 1830 et 1880. Par réformateurs sociaux, les auteurs entendent la frange de la société qui va de la gauche républicaine à l’extrême-gauche radicale en passant par les socialistes utopistes. Tous ces réformateurs, voir ces révolutionnaires, ont parlé de l’éducation et du rôle qu’elle doit, ou devra jouer dans une société nouvelle, pour assurer les développement de l’individu et de la société.

Le livre présente des extraits conséquents d’écrits sur l’éducation, introduits par un rappel historique et conclus par une synthèse des idées évoquées. Sous la monarchie de Juillet, l’éducation était bien souvent vue comme un moyen de parvenir à une société égalitaire en soustrayant l’enfant à l’égoïsme paternel, ainsi le casernement était préconisé par plusieurs de ces réformateurs sociaux pour forger une nouvelle génération de citoyens libres. Presque tous voulaient une éducation égale pour les filles et les garçons, ainsi que pour les différentes classes sociales. Les républicains et les socialistes sous la IIe république se sont opposés à la loi Falloux, qui au nom de la liberté de l’enseignement, ouvrait la porte aux écoles confessionnelles. L’Association fraternelle des instituteurs, institutrices et professeurs socialistes, précurseur du syndicalisme enseignant, publiera un programme complet pour l’éducation de la crèche aux études supérieures. Ses animateurs, Gustave Lefrançais, Pauline Rolland et Jeanne Deroin, subiront une lourde répression à la suite du coup d’état du 2 décembre 1851.

Il faudra attendre la relative libéralisation du Second Empire au début des années 1860 pour que le débat sur l’éducation reprenne, à la fois dans les milieux républicains et les milieux ouvriers : ce thème permettait en effet de critiquer le régime impérial sans toutefois l’attaquer de front. C’est sans doute subjectif, mais je trouve les chapitres 4, 5 et 6 (le Second Empire, le mouvement ouvrier renaissant et la Commune) beaucoup plus intéressants que les précédents. L’AIT s’est, dès le début de son existence, emparée de cette question dans l’optique de l’émancipation des travailleurs, mais deux tendances opposées font débat. La majoritaire, d’influence proudhonienne, entend confier l’éducation aux familles, aux mères en fait, se défiant d’une éducation donnée uniquement par l’État au nom de la liberté individuelle et de la liberté de conscience. La minoritaire, défendue par Eugène Varlin, démontre que l’opinion majoritaire maintiendra les inégalités suivant les moyens dont disposent les familles et que c’est à la société d’assurer l’éducation des enfants. 10 ans plus tard, James Guillaume, représentant de la tendance anti-autoritaire de l’AIT et enseignant, défendra à peu près la même position. La Commune de Paris, pendant sa courte existence verra la question de l’éducation mise en pratique dans les écoles abandonnées par les curés. La société l’éducation nouvelle demandera ainsi que les questions religieuses ne sortent pas du cadre familial et que par conséquent elles sortent complètement de l’école de la République, ainsi que tous les signes religieux, les prières, etc. L’enseignement intégral remplacera l’enseignement religieux pour le plus grand bien des enfants et de la société.

De la lecture de l’ensemble de ces textes, il ressort que beaucoup des problèmes de l’éducation au XIXe sont encore d’actualité, notamment sur le rôle de l’État, l’organisation de l’enseignement ou la place de la religion dans l’enseignement qui connaît des velléités de retour de nos jours… Les propositions des réformateurs sociaux méritent d’être connues : même avec 150-200 ans de recul, elles sont, pour certaines, plus pertinentes que les contres-réformes actuelles qui tendent à abandonner l’école aux seuls besoin du système capitaliste.

Former les hommes et les citoyens. Les réformateurs sociaux et l’éducation 1830-1880, Alain Bataille et Michel Cordillot, les éditions de Paris Max Chateil, 2010, 213 p.

3 nouveaux Cahiers du CESA

Posted in Histoire sociale on 17 janvier 2019 by Ascona

Cela fait quelques temps que je n’étais pas aller voir le site du Cercle d’études sociales angevin, animé par l’ami Fred D.

Trois nouveaux cahiers ont été publié en 2018 :

Cahier n°11 – Aux origines du Parti Communiste en Anjou 2 – 1919-1920
Cahier n°10 – Voyage à travers les archives de Mai 68
Cahier n°9 – Aux origines du Parti Communiste en Anjou 1 – 1914-1918

Histoire de l’imprimerie G. Guillaume fils – Neuchâtel 1866-1872

Posted in AIT, Anarchisme, Commune de Paris, Histoire sociale with tags , , , on 9 septembre 2018 by Ascona

Introduction

L’Association Internationale des Travailleurs a été créée en septembre 1864 à Londres lors d’un congrès ouvrier organisé par les Trades Unions. Elle fonctionnera sous la même forme jusqu’à la scission du congrès de La Haye en 1872 qui verra l’expulsion des représentants de la tendance collectiviste anti-autoritaire : Bakounine, Adhémar Schwitzguébel et James Guillaume. James Guillaume a écrit, au début du vingtième siècle, l’histoire de l’AIT (1). De cette histoire, que j’ai lue il y une dizaine d’année, j’ai le souvenir du récit qu’il faisait de son travail dans l’imprimerie familiale, des livres qui y étaient imprimés, en regrettant de ne pas prendre de notes de ces informations… En découvrant récemment une édition numérique de ces livres, j’ai pu y rechercher les occurrences des mots imprimerie, imprimer, etc. et retrouver toutes les informations relatives à l’imprimerie G. Guillaume fils. C’est ce matériau, augmenté de celui issu d’autres sources, que j’ai utilisé pour écrire cet article.

1. La période Georges Guillaume fils 1866-1869

Le 14 rue du Seyon est occupé aujourd'hui par une pharmacie

Le 14 rue du Seyon est occupé aujourd’hui par une pharmacie

L’imprimerie G. Guillaume fils a été créée en juin 1866 par Georges Guillaume, ardent républicain et libre-penseur suisse. Les fonds pour l’achat du premier matériel avaient été avancés à Georges Guillaume par son ami le géologue Édouard Desor, et par deux hommes politiques appartenant au parti radical. Cette imprimerie se trouvait 14, rue du Seyon à Neuchâtel. Georges Guillaume était également membre du parti radical et a siégé pendant 35 ans au Conseil d’État, le conseil exécutif du canton de Neuchâtel. Il confia la direction de l’imprimerie à son fils, prénommé également Georges, typographe alors âgé de 20 ans. Georges Guillaume est le petit frère de James Guillaume, membre de l’AIT, proche de Bakounine et historien de l’Internationale. En septembre 1866, James Guillaume publia dans le Premier mars, journal radical de Neuchâtel, imprimé depuis juillet dans l’imprimerie de son père, une pseudo lettre de lecteur relatant le congrès de Genève de l’AIT. Le père de James Guillaume inséra cette lettre sans problème : à l’époque l’AIT avait la sympathie des radicaux avancés car ils espéraient pouvoir l’instrumentaliser.

De 1866 à 1868, une dizaine de livres sont édités par l’imprimerie G. Guillaume fils. Il s’agit principalement de comptes-rendus et de rapports de sociétés scientifiques locales ou liés à l’administration du canton de Neuchâtel. Ces travaux ont été certainement obtenu par la position du père au Conseil d’État et son appartenance au milieu scientifique neuchâtelois. Il était en effet membre de la société des sciences naturelles de Neuchâtel. On notera l’édition du « Dialogues des morts entre Proudhon et Colins » du socialiste rationnel Adolphe Hungentobler. Le socialisme rationnel est une tendance politique du socialisme proche de l’anarchisme, née au début du XIXe siècle, avec un côté humaniste et protestant de gauche. Là encore, cette publication est certainement liée à l’engagement politique du père.

Pourtant, sur la fin de cette période, l’influence de James Guillaume et de l’Internationale commence à se faire sentir dans l’imprimerie. Au début de l’année 1869, les chefs du parti radical et les Internationaux se retrouvent sur le terrain de la lutte anti-cléricale. Fernand Buisson, un ami de James Guillaume qu’il rencontra lors de son exil en Suisse suite à son refus de prêter serment au second empire, donne une série de conférences dans le canton de Neuchâtel. Le texte de ces conférences sera édité et imprimé rue du Seyon : « La conférence de Buisson sur l’enseignement de l’histoire sainte venait de paraître à Neuchâtel, à l’imprimerie de mon frère, et l’édition fut enlevée en quelques jours ». Les 16 pages de ce manifeste du christianisme libéral ont été rédigées le 3 février 1869 et publiées les 8 et 9 février à l’imprimerie G. Guillaume fils. A cette période, toute la famille semble participer aux activités de l’imprimerie : « On imprimait, dans l’atelier de mon frère, la conférence faite à Neuchâtel par Buisson quelques jours avant, afin qu’elle pût paraître aussitôt qu’il l’aurait répétée à la Chaux-de-Fonds, à Cernier (Val-de-Ruz) et au Locle ; mon père avait des épreuves d’une partie du manuscrit : il nous en lut un passage que je trouvai fort beau, et que je témoignai le désir de publier dans le Progrès ».

Au printemps de cette année, lors d’une visite à Bakounine à Genève, James Guillaume se vit proposer par Charles Perron, internationaliste lui-aussi, de participer au rachat d’une imprimerie pour la transformer en atelier coopératif. On voit bien, par ce projet, l’importance pour le mouvement socialiste et internationaliste de l’époque de pouvoir disposer de ses propres moyens d’édition et d’impression. Une imprimerie coopérative verra effectivement le jour quelques années plus tard à Genève.

2. La période James Guillaume 1869-1872

guillaume_j

James Guillaume

En juillet 1869, Georges Guillaume fils quitte l’imprimerie : il « se conduisait mal et avait fait des dettes ». Le brouillon de ce paragraphe nous en dit un peu plus sur la gestion du frère de James Guillaume : «Mon frère puiné, placé trop jeune à la tête de la petite imprimerie dont la direction lui avait été confiée, s’était montré impropre à la direction d’un atelier et l’entreprise périclita entre ses mains. Déjà en septembre 1868, mon père m’avait demandé de quitter mes fonctions au collège du Locle pour venir à Neuchâtel prendre momentanément la gérance de cette imprimerie ; puis il avait consenti à faire encore un essai avec mon frère. Mais en juillet 1869 la situation, devenue plus critique, exigea une nouvelle intervention : mon père ne trouva d’autre solution que d’envoyer mon frère à Paris pour quelques années, et de le remplacer pendant ce temps par un gérant». On voit que James a cherché à épargner son frère dans le texte finalement publié. « Le poste de gérant de cette imprimerie avait été offert par mon père (11 juillet) à mon ami Charles Perron, qui ne put accepter ; il me fut proposé ensuite à moi-même (15 juillet) : mais je ne pouvais accepter non plus, puisque je comptais fermement retourner au Locle les vacances finies. » Mais cet été James Guillaume est renvoyé de son poste d’enseignant à l’école industrielle du Locle à cause de ses activités socialistes. Il lui est notamment reproché son rôle dans une grève des graveurs et guillocheurs, la commission scolaire lui demande donc de démissionner le 5 août 1870. Bien que son père voyait d’un mauvais œil l’évolution politique de son fils, il l’accepta pourtant dans son imprimerie. De plus la femme de James Guillaume pouvait investir 2000 francs dans une nouvelle presse mécanique…

James reprend la direction de l’imprimerie à partir du 10 août et s’installe « à Neuchâtel dans la petite imprimerie avec des appointements mensuels de cent cinquante francs ; j’étais chargé de la comptabilité, de la lecture des épreuves; j’appris en outre à manier le composteur et m’initiai aux divers travaux de l’atelier, si bien qu’au bout de quelques mois j’étais en état, non seulement de lever mon mille de lettres à l’heure, mais encore de faire une mise en pages, et de tirer un cent d’affiches sur la presse à bras ». Il réalise ainsi son souhait de jeunesse de se rapprocher du peuple ouvrier en devenant typographe (2). Georges Guillaume fils, quant à lui, part à Paris chercher du travail en 1870. Il s’engagera dans un groupe de francs-tireurs pendant la guerre contre la Prusse, puis dans le 85° bataillon de la garde nationale pendant la Commune, jusqu’au 5 mai, ce qui lui vaudra une notice dans le Maitron, contrairement à son frère aîné. Il revient ensuite à Neuchâtel mais n’exercera plus aucune activité ouvrière. Il relatera cette période dans deux livres : Souvenirs d’un franc-tireur pendant le Siège de Paris, édité et imprimé chez G. Guillaume fils (l’imprimerie a gardé ce nom jusqu’à la fin de son activité) et Souvenirs d’un garde national pendant le Siège de Paris et pendant la Commune édité par la Librairie générale J. Sandoz (Neuchâtel) mais imprimé par James Guillaume en 1871. L’imprimerie occupe tellement James Guillaume qu’il refuse de représenter la toute récente section de Neuchâtel de l’AIT au congrès de Bâle qui commence ses travaux le 5 septembre 1869.

A cette date arrive à Neuchâtel M. Martinaud, ex-prêtre catholique qui vient de purger neuf mois de prison à Sainte-Pélagie pour une brochure anti-catholique. Il rencontre James Guillaume et sa famille et « a demandé s’il ne pourrait pas trouver du travail comme ouvrier compositeur chez nous ; il a autrefois commencé un apprentissage d’imprimerie. Nous lui avons répondu qu’il y gagnerait à peine sa vie, au moins en commençant. Malgré cela, il paraît résolu à essayer, et nous lui avons dit qu’il y avait de l’ouvrage à son service. » Il est invité à faire un essai à l’imprimerie le lendemain après-midi, lundi 6 septembre. Nous ne savons pas si il a pris ce travail, mais cela indique en tout cas que le travail à l’imprimerie G. Guillaume fils n’était pas très rémunérateur.

1870

Le vieux républicain Constant Meuron, proche de James Guillaume et cofondateur de la section du Locle de l’AIT, sans travail depuis 1869, se serait vu proposer de travailler à l’imprimerie pour ne pas dépendre de l’assistance publique, mais ce projet n’a pas abouti (3). Lors d’une visite de Bakounine à Neuchâtel en 1870, le vieux révolutionnaire remit à James Guillaume, afin qu’il l’imprime dans son atelier, le manuscrit de la brochure Les Ours de Berne et l’Ours de Saint-Pétersbourg, complainte patriotique d’un Suisse humilié et désespéré. Bakounine laisse la liberté à James Guillaume « de retoucher, de remanier, d’abréger, liberté dont je ne me fis pas faute d’user ». Devenu par la suite introuvable, ce texte ne sera réimprimé qu’en 1907 chez Stock, réédité par James Guillaume. Lors du Congrès romand collectiviste d’avril 1870, James Guillaume est élu rédacteur de Solidarité, organe de la fédération romande. Pour permettre la parution de ce nouveau journal il faut trouver un imprimeur qui accepte de faire crédit. Le congrès demanda à James Guillaume que, sous sa garantie personnelle, l’imprimerie G. Guillaume fils prenne ce risque, ce qu’il accepta à la demande entre autre d’Adhémar Schwitzguébel, lui aussi militant libertaire de l’AIT.

Paul_Robin_Hommes_du_Jour

Paul Robin 1910

La fédération des sections parisienne de l’AIT demande, par l’intermédiaire de Paul Robin, pédagogue libertaire français, à l’imprimerie G. Guillaume fils d’imprimer son journal Socialiste. A partir de juin 1870 les articles du premier numéro du Socialiste, « organe de la Fédération parisienne de l’Association internationale des travailleurs, paraissant le samedi ». Il paraîtra le 11 juin à 5000 ou 6000 exemplaires. Malheureusement, si quelques numéro expédiés sous bande arrivent à destination, les ballots du journal sont saisis à leur arrivé à Paris. Quelques exemplaires seulement du second numéro, daté du 18 juin, arrivèrent à bon port. Devant ces difficultés le journal de la fédération parisienne suspendit sa publication.

Le 5 septembre, le lendemain de la chute du second empire en France, la Solidarité publie un supplément sous forme d’un Manifeste aux Sections de l’Internationale, qui invite tous les internationaux à combattre l’empire prussien au nom de la République sociale universelle. Or, la moitié de la bourgeoisie locale étant admiratrice de Bismarck, dès le lendemain « je vis arriver à l’imprimerie, dans la matinée, le préfet de Neuchâtel, M. Charles Gerster, et le directeur de la police municipale, M. Jean de Montmollin, accompagnés de trois gendarmes. Ces deux fonctionnaires me lurent un arrêté que, sur un ordre de Berne, venait de prendre le Conseil d’État (gouvernement cantonal) et par lequel il leur était enjoint de saisir le supplément de la Solidarité. Ils firent une perquisition dans l’imprimerie, et s’emparèrent des exemplaires restants : puis ils me signifièrent la défense absolue de continuer à imprimer la Solidarité, sous peine de fermeture immédiate de l’atelier. Ils se rendirent ensuite à la poste pour y saisir les exemplaires sur lesquels il serait encore possible de mettre la main : les exemplaires destinés à l’Allemagne furent, je crois, arrêtés à Bâle ; mais pour ceux qui étaient à destination de la France, la police arrivait trop tard : le Manifeste fut distribué à Paris, à Lyon, à Marseille, dans la plupart des grandes villes ; plusieurs journaux le reproduisirent, entre autres le Réveil de Delescluze et la Patrie en danger de Blanqui, et à Lyon il fut placardé sur les murs. Le mardi après midi, mon ami David Perret vint m’avertir que j’allais être arrêté ; il m’engageait à mettre immédiatement la frontière entre la police suisse et moi, en me rendant à Pontarlier, où il avait un pied-à-terre qu’il mettait à ma disposition. Je le remerciai, et lui répondis que je préférais ne pas partir ; que d’ailleurs la nouvelle me paraissait invraisemblable, puisque le préfet, lors de la perquisition du matin, m’avait laissé en liberté. Je le priai d’aller aux informations ; il se rendit chez je ne sais plus quel personnage officiel de sa connaissance, et une heure après il me communiquait ce qu’il avait appris par cette voie : le télégramme de Berne qui avait enjoint la saisie du supplément de la Solidarité avait bien ordonné en même temps qu’on m’arrêtât ; mais le gouvernement neuchâtelois avait fait observer à l’autorité fédérale que cette arrestation donnerait de l’importance à un incident qu’il valait mieux étouffer, et le Conseil fédéral suisse, après réflexion, avait retiré son ordre. ».

A la même époque, son ami Ferdinand Buisson, dont James Guillaume imprimait l’Émancipation, petit journal protestant libéral qu’il dirigeait, se rendit à Paris pour apporter son aide à la république naissante. Il participera à la fondation d’un orphelinat qui traversera la Commune, la semaine sanglante, et s’installera ensuite à Cempuis. L’orphelinat de Cempuis, dirigé un temps par Paul Robin fut le premier établissement expérimental d’éducation libertaire.

La situation personnelle de James Guillaume, après la saisie du manifeste est difficile : « le boulanger refusait le pain, le boucher refusait la viande, un créancier m’avait envoyé l’huissier, et l’imprimerie, qui n’avait plus d’ouvrage, ne pouvait me payer mon salaire arriéré. ». Un horloger du Locle lui viendra en aide en lui envoyant 300 francs.

La nuit du 11 au 12 septembre, James Guillaume, sous surveillance policière, parvient à rencontrer discrètement Bakounine qui lui remet la troisième partie d’un manuscrit à imprimer. Encore une fois Bakounine permet à James Guillaume de modifier le texte, ils décident de le publier sans nom d’auteur. L’imprimerie étant hors d’état d’avancer les frais d’impression, Bakounine remit 50 francs à valoir sur l’impression. Voici comment fut composé cette brochure : « Pendant ce temps, j’imprimais la brochure de Bakounine en me hâtant le plus possible. Pour aller plus vite, j’avais réparti la besogne entre trois compositeurs (dont j’étais) travaillant sur des casses qui contenaient des caractères de corps différents, parce que la lettre nous manquait : une partie de la brochure fut composée en corps 9, une autre en corps 10. J’ai conservé le manuscrit, tout entier de ma main, avec des renvois à diverses pages du manuscrit de Bakounine, d’après lequel la brochure a été imprimée. Nous avions d’abord voulu l’intituler Lettre à un Français, et elle devait former une lettre unique ; mais ensuite il me parut qu’il valait mieux en distribuer le contenu en plusieurs lettres distinctes et successives. Je lui donnai donc ce titre : Lettres à un Français sur la crise actuelle, et la divisai en six lettres, auxquelles j’attribuai arbitrairement des dates allant du 1er au 15 septembre ». Par ailleurs, c’est James Guillaume lui-même qui a rédigé la première lettre, pour servir d’introduction à l’ensemble. Les Lettres à un Français sur la crise actuelle. Septembre 1870, parurent sans nom d’auteur ni d’imprimeur et sans indication de lieu le 20 septembre. Elles forment une brochure de 43 pages in-16, rééditée dans le tome II des Œuvres de Bakounine, texte établi par James Guillaume, P.-V. Stock (Bibliothèque sociologique, N° 38), 1907 (Tome II, pp. 81-134). et dans le volume 7 des Œuvres complètes de Bakounine chez Champ Libre, 1979. La brochure fut expédiée à Genève chez son ami Lindegger, qui se chargera de la faire parvenir à Lyon où se trouve Bakounine qui prépare le soulèvement du 28 septembre.

Pendant l’hiver 1870-1871, la fédération romande se mit d’accord sur la publication de brochures socialistes. Deux brochures furent imprimées chez G. Guillaume fils : « 1° L’Association internationale des travailleurs, reproduction d’une série d’articles publiés par Albert Richard dans le Progrès de Lyon pendant l’été de 1870, et dont quelques-uns avaient déjà été reproduits par la Solidarité : « l’auteur y a résumé l’histoire du développement de l’Internationale, et surtout le progrès des idées au sein de cette association » ; 2° La Guerre et la Paix, par Adhémar Schwitzguébel : « cette brochure fait ressortir les véritables causes de la guerre, qu’on doit voir non pas tant dans l’ambition de tel ou tel monarque, mais avant tout dans le désordre économique dont souffre la société ». James Guillaume imprima aussi «  un Almanach du Peuple pour 1871, contenant les articles suivants (les articles n’étant pas signés, j’indique le nom de leurs auteurs) : Les caisses de résistance (Adhémar Schwitzguébel), dialogue destiné à réfuter le raisonnement d’un ouvrier qui essaie de persuader à un camarade que « la pièce de un franc qu’il donne chaque mois pour la caisse de résistance serait plus avantageusement placée à la caisse d’épargne » ; Les partageux (Adhémar Schwitzguébel), article démontrant que les véritables « partageux » sont les exploiteurs ; L’Association internationale des travailleurs (Adhémar Schwitzguébel), court exposé des principes de l’Internationale et de la théorie collectiviste ; La réforme de l’éducation (James Guillaume), montrant que la transformation de l’éducation publique ne peut s’accomplir que dans une société dont les bases seront radicalement transformées ; Une Commune sociale (James Guillaume), essai dans lequel j’exposais, avec nos idées d’alors, ce que serait, « non pas une commune telle qu’on en pourra voir dans un siècle, alors que, la réforme sociale ayant été radicalement accomplie partout, il se sera formé une génération nouvelle qui n’aura gardé de nos préjugés, de notre ignorance et de nos misères qu’un lointain souvenir historique », mais « une commune immédiatement après la révolution sociale, pendant cette époque de transition dans laquelle il faudra faire du socialisme avec les hommes et les choses d’aujourd’hui ». Notre petit Almanach trouva de nombreux lecteurs, et l’édition en fut rapidement écoulée. »

En novembre 1870, ne pouvant plus imprimer le journal La Solidarité, James Guillaume demande à Joukovski de trouver une imprimerie à Genève, il conserverait toutefois son rôle de rédacteur en chef. Il lui écrit à ce sujet le 28 décembre, puis à nouveau le 22 janvier 1871. Cette lettre est intéressante car elle donne les éléments de budget nécessaire à la parution du journal La Solidarité : « 500 exemplaires en demi-feuille (deux pages) coûteraient 28 fr. (c’était ce qu’ils coûtaient à Neuchâtel) ; port, trois-quarts de centime par exemplaire pour un journal hebdomadaire, ce qui fait dix centimes par trimestre ; le prix serait aussi de dix centimes pour un journal paraissant irrégulièrement. S’il paraissait vingt numéros en six mois, la dépense serait de 620 fr. (impression 56o fr. ; ports, pour 300 exemplaires seulement, 60 fr.), et 300 abonnements à deux francs produiraient 600 francs. « Je crois même que le numéro pourrait coûter moins de 28 fr., si au lieu de tirer à 500 on ne tirait que juste le nombre nécessaire pour servir les abonnés. » Pour un journal de quatre pages, il faudrait 600 abonnés à deux francs, car un numéro coûterait au moins 50 fr. d’impression pour 600 exemplaires ; pour vingt numéros la dépense serait de 1.120 fr. (impression 1.000 fr., ports pour six mois, 120 fr.) ; recettes, 600 abonnés à deux francs, 1.200 fr. « Mon opinion est qu’il faut commencer modestement par une demi feuille ; car l’essentiel est de ne pas aller encore faire une mauvaise affaire au point de vue financier : ce serait notre coup de grâce. »

Le 27, dans une nouvelle lettre à Joukovski, il expose le plan et le budget nécessaire à un projet de brochure d’actualité : « Le 27, j’exposai à Joukovsky le plan définitif de la brochure d’actualité. Gaspard Blanc serait chargé d’écrire l’histoire des événements de Lyon, et Ozerof, en sa qualité de témoin oculaire, reverrait son récit. Pour Marseille, on utiliserait une lettre détaillée d’Alerini, du 9 novembre 1870, avec quelques modifications et adjonctions. Joukovsky ferait l’introduction, Joukovsky et Schwitzguébel écriraient la partie politique ; pour la partie historique, je me chargerais de Brest, de Rouen, de Paris et de la mise au point des autres relations. La brochure aurait 32 pages, 48 au maximum ; imprimée à 500 exemplaires, elle coûterait 35 fr. par feuille, plus 12 à 15 fr. de brochage, 10 fr. de ports, en tout 130 francs. Joukovsky aurait à m’envoyer son manuscrit pour le 10 février. » Pendant cette période, l’imprimerie n’a plus d’ouvrage, la misère frappe à nouveau la famille de James Guillaume qui vient de s’agrandir avec la naissance d’une petite fille.

1871

Lors de sa retraite fin janvier 1871, l’armée de Bourbaki traverse Neuchâtel. Si les officiers sont bien logés, ce n’est évidemment pas le cas de la troupe. James Guillaume accueillis une trentaine de ces soldats, deux nuits de suite, dans son imprimerie.

Dans le seconde moitié de février, Ferdinand Buisson revient de Paris et passe quelques jours à Neuchâtel. Il fait part à James Guillaume des événements révolutionnaires auxquels il a assisté puis lui propose d’entrer comme instituteur dans l’orphelinat qu’il vient de créer à Paris. James Guillaume accepte, il se propose de faire revenir son frère pour reprendre l’imprimerie. Il se rendit à la banque Pury et Cie, où l’imprimerie avait un compte-courant, pour retirer les 300 francs nécessaires au voyage, puis à la Chancellerie d’État pour obtenir un passeport. Mais entre temps son père fit changer d’avis Ferdinand Buisson qui retira son offre de poste d’instituteur. « Je m’étais trouvé, ce jour-là, à l’un de ces tournants de la destinée qui décident de tout un avenir : si j’avais accompagné Buisson à Paris, j’aurais été mêlé aux événements de la Commune, et j’eusse peut-être partagé le sort de mon ami Varlin et de tant d’autres. »

Vers le 20 mars, Ferdinand Buisson revient à Paris chercher sa famille, mais ne parla plus d’emmener James Guillaume avec lui. Il était de toute façon bloqué à l’imprimerie jusqu’au retour de son frère qui ne semblait pas pressé de rentrer.

En avril 1871, Bakounine a fait imprimer sa brochure L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale à l’imprimerie coopérative de Genève. Il fut consterné par « les fautes d’impression énormes que les correcteurs avaient laissé passer. C’est ainsi que Quinet avait été transformé en Guizot, lord Bloomfield en lord Bloompichi, Wartbourg en Werthory, les trois mots allemands in’s Blaue hinein en ce logogriphe : isis Blanchinein ; l’impératrice Catherine II, de lascive mémoire, était, par le compositeur, dite de bonne mémoire ; l’animalité bourgeoise rugissante était devenue : animalik bourgeoise vigilante, etc. Bakounine demanda à James Guillaume d’imprimer sur-le-champ un Errata, que, dans sa colère, il ne voulut pas faire faire à l’Imprimerie coopérative ; je tirai l’Errata qu’il m’envoyait ; et ensuite, le manuscrit de la livraison m’ayant été expédié de Genève, sur ma demande, pour que je pusse collationner l’imprimé avec l’original, je fis encore un supplément à l’Errata ; je tirai également une couverture rouge, portant le titre : L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale, Première livraison. »

En juin, Bakounine informe James Guillaume qu’il recevra bientôt le manuscrit et les fonds pour l’impression d’une deuxième livraison de L’Empire knouto-germanique. Il en voudrait rapidement 200 à 210 exemplaires pour un envoi en Italie où ils sont attendus. La prochaine conférence des délégués de l’Association Internationale des Travailleurs doit se tenir à Londres du 17 au 23 septembre 1871. Bakounine propose à James Guillaume de s’y rendre, il refuse d’une part pour des raisons politiques : « Je pressentais qu’à Londres je me serais trouvé en présence d’une majorité prévenue, parfaitement résolue à fermer l’oreille à tout plaidoyer ; ma situation, comme représentant des Sections des Montagnes, aurait été celle d’un accusé comparaissant devant des juges dont il reconnaît la compétence et dont il accepte la sentence : ne valait-il pas mieux, puisque nous étions condamnés d’avance, qu’on ne pût pas se prévaloir de ce qu’un défenseur de notre cause aurait esquissé le simulacre d’une vaine défense, et qu’il fût, au contraire, bien constaté qu’on nous condamnait sans nous avoir entendus ? » mais aussi parce qu’il lui est impossible de laisser l’imprimerie aussi longtemps.

Benoît Malon, réfugié à Neuchâtel après la chute de la Commune, fut pressenti pour être délégué, mais finalement y renonça pour rester à Genève écrire son livre La Troisième défaite du prolétariat français, dont l’impression se fit en septembre et octobre à Neuchâtel, dans l’atelier G. Guillaume fils. D’autres proscrits de la Commune vont également écrire : « Diverses publications allaient faire connaître enfin au public la vérité sur la Commune outragée et calomniée. J’ai déjà dit que Malon s’était mis à écrire, dès son arrivée à Genève, les chapitres d’un livre qu’il intitula La Troisième défaite du prolétariat français, et qui s’imprima à Neuchâtel, dans notre atelier ; mais il ne put paraître qu’au milieu de novembre. La première en date des publications de la proscription en Suisse fut le Livre rouge de la justice rurale, de Jules Guesde, qui parut en livraisons à l’imprimerie Blanchard, à Genève, depuis le mois d’octobre. Vint ensuite, au commencement de novembre, Hommes et Choses de la Commune, de Maxime Vuillaume, paraissant aussi en livraisons à l’imprimerie Blanchard. Enfin fut annoncée, pour paraître le 15 décembre, une Étude sur le mouvement communaliste, par G. Lefrançais, qui s’imprima, comme le volume de Malon, à l’atelier G. Guillaume fils ». Ajoutons également Paris pendant la Commune révolutionnaire de 71, de Georges Jeanneret qui sera publié en 1872 à l’atelier G. Guillaume fils.

André Léo, également réfugiée à Neuchâtel participa au Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté, à Lausanne le 27 septembre 1871. Son discours fut publié par James Guillaume sous le titre : La Guerre Sociale : discours au Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté, tenu à Lausanne le 27 septembre 1871.

L’imprimerie offrit du travail à un autre proscrit, Bastelica. Il écrivait dans une lettre à Joukovski datée du 28 septembre : « J’ai appris un peu de typographie en Espagne : je désirerais continuer ce métier ; trouverais-je les éléments en Suisse ? Réponds-moi vite. » Joukovski lui conseilla de contacter James Guillaume, qui répondit favorablement : « On a vu que j’avais des raisons d’être sur la réserve avec Bastelica — comme j’en avais à l’égard de Malon ; mais, puisqu’il était malheureux à Londres et voulait quitter cette ville, je lui répondis qu’il y avait du travail à l’imprimerie G. Guillaume fils. Il vint, et je pus l’embaucher sans provoquer de protestation de la part des compositeurs, grâce à un carnet que lui envoyèrent nos amis de Barcelone, établissant — par un léger accroc aux règlements, justifié puisqu’il s’agissait de secourir un proscrit — qu’il était reconnu comme ouvrier typographe par l’Union typographique de cette ville. ». On voit ici que James Guillaume est aussi le patron de l’imprimerie et peut subir à ce titre les protestations de ses employés syndiqués !

Le communard en exil Raphaël Rougeot a été employé comme voyageur de commerce pour l’imprimerie, il a correspondu avec James Guillaume entre le 29 août et le 24 novembre 1871.(4)

Le 16 novembre, Bakounine envoya les dernières pages du manuscrit du livre La théologie politique de Mazzini et l’Internationale, qui put donc être composé et imprimé six semaines plus tard. Quant au manuscrit pour la deuxième livraison L’Empire knouto-germanique il arriva en plusieurs fois, les fonds promis par Sibiriakof eux n’arrivèrent pas… Sibiriakof demanda un nouveau devis pour l’impression de la deuxième livraison de L’Empire knouto-germanique : « 512 francs, se divisant ainsi : 8 feuilles à 55 fr. pour mille exemplaires, 440 fr. ; mille couvertures, 24 fr. ; brochage, 6 fr. par feuille pour mille exemplaires, 48 fr. » Les feuillets 149-247 du manuscrit (moins les feuillets 211-213, perdus) ont été publiés en 1882 à Genève, par Carlo Cafiero et Élisée Reclus, sous le titre Dieu et l’État. D’autres feuillets ont été publiés plus tard par Max Nettlau chez Stock dans les œuvres de Michel Bakounine, également sous le titre de Dieu et l’état. D’autres encore, qui devaient être le préambule de la deuxième livraison, formèrent le texte La Commune de Paris et la notion de l’État, et furent publiés par Élisée Reclus, dans le Travailleur de Genève, en 1878.

A la fin de l’année 1871, la Commission de propagande socialiste de Saint-Imier confia à l’imprimerie G. Guillaume fils la réalisation et l’impression de l’Almanach du Peuple pour 1872. « En attendant, nous avions, comme l’année précédente, pour aider à la propagande de nos idées, publié un petit almanach. L’Almanach du peuple pour 1872 parut à la fin de décembre ; il contenait des articles d’Adhémar Schwitzguébel, Michel Bakounine, Mme André Léo, Gustave Lefrançais, et un poème de B. Malon. L’article de Schwitzguébel était intitulé Le collectivisme, […] L’article de Bakounine était tout simplement un fragment du manuscrit rédigé par lui, du 4 au 20 juillet 1871, sous le titre de Protestation de l’Alliance ou Appel de l’Alliance, manuscrit que j’avais entre les mains et dont rien n’avait pu être utilisé jusqu’alors ; je donnai à ce fragment (pages 123-136 du manuscrit) le titre d’Organisation de l’Internationale. Mme André Léo avait traité, sous une forme humoristique, ce sujet : L’éducation et la Bible. Un extrait du livre de Lefrançais sur la Commune, livre qui ne parut qu’en janvier 1872, formait le quatrième article, sous ce titre : Les socialistes et les républicains bourgeois en face de la guerre. Le poème de Malon, La Grève des mineurs (près de cinq cents alexandrins), avait été déjà publié à Paris en mai 1870, à l’occasion de la grève du Creusot : c’était une réponse à la Grève des forgerons, de Coppée. Notre Almanach, édité par notre Commission de propagande socialiste de Saint-Imier et imprimé à l’atelier G. Guillaume fils, se vendit bien ; il fallut en faire sur-le-champ une seconde édition, qui fut écoulée principalement en Belgique. ». Enfin, en décembre 1871, parut le livre La théologie politique de Mazzini et l’Internationale et qui prit place dans la série des publications de la Commission de propagande socialiste de Saint-Imier.

1872

Je n’ai pas trouvé de trace de l’activité de l’imprimerie G. Guillaume fils depuis la publication de l’Almanach du Peuple de 1872 jusqu’au congrès de La Haye de septembre 1872. Les Internationaux jurassien, et James Guillaume en particulier avait alors fort à faire pour défendre leurs positions face au conseil général de l’AIT : «Les mois qui précédèrent le Congrès de la Haye, à partir du commencement de mai, furent pour moi une période d’activité fiévreuse. La rédaction du Bulletin, dont la charge m’incombait presque tout entière, me prenait beaucoup de temps ; et il fallut m’occuper en outre à écrire le Mémoire que la Fédération jurassienne, conformément à la décision du Congrès de Sonvillier, devait présenter à toutes les Fédérations de l’Internationale. » Par ailleurs l’imprimerie G. Guillaume fils n’aura édité et imprimé que quatre titres cette année, contre dix par ans et quelques travaux d’impressions seuls dans les années 1870-71. La fédération jurassienne élit James Guillaume délégué au Congrès de l’AIT, qui se tiendra à La Haye du 2 au 7 septembre 1872. James Guillaume hésite mais accepte le mandat de la fédération jurassienne: « J’aurais bien voulu refuser aussi, car il m’était très difficile de m’absenter de l’imprimerie pour un si lointain voyage ; mais mes amis insistèrent, et il fallut me soumettre à leur décision. » Nous ne parlerons pas ici de ce congrès qui marqua, avec l’exclusion de Bakounine, Adhémar Schwitzguébel et James Guillaume, le début de la fin de l’AIT. Après le Congrès de la Haye, la fédération jurassienne convoqua son congrès fédéral puis un congrès international à Saint-Imier à partir du 15 septembre. Les résolutions du congrès de Saint-Imier, où l’on peut reconnaître la main de Bakounine « furent imprimées, à l’imprimerie G. Guillaume fils, à Neuchâtel, en une feuille volante contenant trois pages in-4°, sous ce titre : « Résolutions du Congrès anti-autoritaire international tenu à Saint-Imier le 15 septembre 1872 par les délégués des Fédérations et Sections internationales italiennes, françaises, espagnoles, américaines et jurassiennes » ; à la fin du texte est placé, comme le Congrès l’avait décidé, la signature de Schwitzguébel : « Pour copie conforme, au nom et par ordre du Congrès, Adhémar Schwitzguébel ». La Feuille d’avis de Neuchâtel en date du 18 septembre 1872 publie l’annonce suivante : « Un jeune homme sachant écrire et compter correctement, trouverait immédiatement de l’occupation. S’adr. À l’imprimerie G. Guillaume fils, en ville. ». Cette annonce indique peut-être le départ précipité d’un employé de l’imprimerie. Suite au succès des deux précédents, un nouvel almanach du peuple, pour 1873 fut imprimé à l’atelier G. Guillaume fils. Cette brochure paraît en décembre et contient les articles suivants : Quelques mots sur la propriété, par Élisée Reclus ; Le suffrage universel, par Jules Guesde ; L’éducation démocratique, par Mme André Léo ; Les veuves des fédérés, poésie, par Alfred Herman (de Liège) ; Une nouvelle Parabole (imitation de la célèbre Parabole de Saint-Simon), par B. Malon ; Le collectivisme (suite de l’article de l’almanach précédent), par Adhémar Schwitzguébel. Il s’agit probablement du dernier ouvrage imprimé par l’atelier G. Guillaume fils, puisqu’au début de 1873, l’imprimerie est rachetée par un employé et devient l’imprimerie L.-A. Borel (5). C’est là que sera imprimé le Mémoire présenté par la Fédération jurassienne de l’Association internationale des travailleurs à toutes les Fédérations de l’Internationale.

Conclusion

On entrevoit, à travers cet essai d’histoire de l’imprimeur-éditeur G. Guillaume fils le rôle que cet atelier a pu tenir dans la grande histoire, celle de l’AIT, de la Commune de Paris et du mouvement ouvrier suisse. Cette imprimerie aura été, pendant sa courte existence, étroitement liée à l’histoire de AIT : maison d’édition de propagande socialiste pour la fédération jurassienne, des textes de Bakounine puis plus tard des récits de communards proscrits. Elle servi aussi de refuge aux militants dans la misère ou en exil. Mais l’imprimerie a permis en premier lieu de donner un moyen de subsistance à un des animateurs de la tendance anti-autoritaire de l’AIT et le dégager ainsi de la tutelle pesante d’un patron à qui il aurait dû rendre des comptes sur son militantisme comme ce fut le cas lors de ses déboires avec la commission éducative du canton de Neuchâtel en 1869. À ce titre aussi la petite histoire rejoint la grande, puisque la tendance anti-autoritaire a largement influencé le mouvement ouvrier, du moins dans les pays latins : on retrouvera une bonne partie de la branche française de l’AIT lors des événements accompagnants la chute du second empire puis dans la Commune de Paris et elle restera très forte dans le mouvement ouvrier espagnol pendant plusieurs décennies. Les théories anti-autoritaires donneront naissance au mouvement anarchiste puis au syndicalisme révolutionnaire.

Notes :

1 : L’Internationale, documents et souvenirs, Société nouvelle de librairie et d’édition, 1905 https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Internationale,_documents_et_souvenirs

2 : Autobiographie de James Guillaume, dans La Révolution Prolétarienne, n°116, 5 avril 1931 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6230989c.langFR

3 : Sur Constant Meuron, voir : http://www.solidarites.ch/ne/neuchatel/333-constant-meuron-1804-1872-combattant-republicain-de-1831-et-fondateur-de-la-premiere-internationale-au-locle

4 : M. Vuilleumier, « les archives de James Guillaume », le Mouvement Social, n°48, 1964

5 : Une annonce dans « La feuille d’avis de Neuchâtel » du mercredi 19 mai 1869 indique la présence à l’imprimerie d’un certain Louis Borel, visiblement également membre de la section de gymnastique de Neuchâtel.

Annexe :

Bibliographie des livres édités et / ou imprimés par G. Guillaume fils

L’anarcho-syndicalisme et l’organisation de la classe ouvrière

Posted in AIT, Anarchisme, Anarcho-syndicalisme, Espagne 36, Histoire sociale, Révolution russe, Syndicalisme, Syndicalisme révolutionnaire with tags , , on 28 juillet 2018 by Ascona

berthierCe livre est la réédition d’une brochure de l’Alliance syndicaliste révolutionnaire et anarcho-syndicaliste (ASRAS) appelée plus couramment « Alliance syndicaliste« . L’Alliance syndicaliste a été créée peu après 1968 par des libertaires syndicalistes ayant constaté l’impuissance des libertaires pendant les grèves de mai. L’objectif de l’alliance était de coordonner l’action des militants libertaires au sein des confédérations syndicales. Après sa dissolution vers 1980 la plupart des militants de l’Alliance ont adhéré au groupe Pierre-Besnard de la Fédération anarchiste.

Le livre est préfacé par René Berthier, un des fondateurs de l’Alliance syndicaliste et militant à la CGT du livre jusqu’en 2003.

Comme son titre l’indique, ce livre est consacré à l’anarcho-syndicalisme : son histoire et ses principes théoriques. Après une présentation de l’Alliance syndicaliste par René Berthier, nous avons un aperçu historique sur la CGT à son heure de gloire, les révolutions russes et espagnoles, la CGT-SR, etc. qui offre un bon résumé du rôle de l’anarcho-syndicalisme dans ces différentes étapes historiques.

La partie la plus intéressante selon moi se trouve dans les annexes et les textes théoriques qui constituent la majeure partie du livre. On y trouve une série de textes fondateurs de l’anarcho-syndicalisme, comme la déclaration de principe de la CGT-SR ou la charte du syndicalisme-révolutionnaire, dite de Lyon, qui réfute l’apolitisme de la Charte d’Amiens. Apolitisme qui conduit à la neutralité envers les partis politiques alors que la Charte de Lyon au contraire, appelle clairement à les combattre : le syndicat étant la seule organisation réellement révolutionnaire.

La partie théorique s’efforce de clarifier l’articulation de l’anarcho-syndicalisme avec le projet libertaire.

L’anarcho-syndicalisme et l’organisation de la classe ouvrière, René Berthier, Éditions du Monde Libertaire, 2010, 196 p.

Paris, bivouac des révolutions, la Commune de 1871

Posted in AIT, Commune de Paris, Histoire sociale on 2 juillet 2017 by Ascona

tombsParis, bivouac des révolutions, de l’historien anglais Robert Tombs, est paru aux éditions Libertalia en mars 2014. L’achevé d’imprimer indique même la date hautement symbolique du 18 mars. Le titre vient d’un article de Jules Vallès dans le Cri du Peuple relatant la journée de la proclamation de la Commune. Ce livre est la traduction française, par José Chatroussat, de The Paris Commune, 1871, édité à Londres en 1999. La traduction en français a permis à l’auteur de compléter et d’actualiser son texte, on trouve beaucoup de notes de bas de pages postérieures à la date de la première édition. Robert Tombs est professeur d’histoire moderne européenne au St John’s College de l’université de Cambridge. Ses recherches portent sur l’histoire politique française du XIXéme siècle, sur la Commune de Paris et le nationalisme français de 1830 à 1914. Paris, bivouac des révolutions est son deuxième livre consacré à l’histoire de la Commune, le premier étant The War Against Paris 1871, publié en anglais en 1981 puis traduit en français et publié aux éditions Aubier en 1997 sous le titre La guerre contre Paris, 1871. Ce livre abordait l’histoire de la Commune en creux, à travers l’histoire des Versaillais et de leur armée. Paris, bivouac des révolutions est préfacé par Eric Fournier, lui aussi historien, qui a travaillé sur les liens entre la Commune et son usage politique ultérieur.

Ce livre n’est pas à proprement parler une histoire de la Commune dans le sens d’un récit chronologique des événements. En effet, même si un prologue de 24 pages retrace dans les grandes lignes l’enchaînement des événements, il s’agit surtout d’une synthèse des connaissances actuelles autour de différents thèmes constituants les chapitres du livre. Ainsi le premier chapitre intitulé Paris, bivouac des révolutions, cherche à mettre en évidence les causes qui amenèrent Paris, entre le 14 juillet 1789 et le 28 mai 1871 à être le siège d’un cycle de plusieurs révolutions ou insurrections populaires clôturé par la semaine sanglante de mai 1871. Il interroge ensuite le rôle de l’haussmannisation de Paris dans le déclenchement de la Commune. Comme souvent en histoire la causalité d’un événement est difficile à cerner : on peut dire à la fois que l’haussmannisation de la capitale a échoué dans son objectif de rendre Paris gouvernable puisque la Commune a eu lieu, mais qu’elle a réussi puisqu’elle a été finalement vaincue… Robert Tombs convoque alors des sociologues urbains pour tenter de préciser les effets politiques des travaux du Baron Haussmann et comment ils ont contribué à l’éruption de la Commune. L’auteur nous fait part des différentes conceptions de trois sociologues sur cette question et souligne ce qui fait débat, ouvrant par là même de nouvelles pistes de recherches futures. A la fin de ce chapitre, Robert Tombs cherche à savoir si la description d’une opposition croissante à l’empire qui culmine par la Commune est exacte ou pas. Paris, quelques mois avant le 18 mars est-il dans une situation pré-révolutionnaire ? Il semblerait que non : le rapport de force, de la fin des années 60 et jusqu’en 1870 est plutôt défavorable aux révolutionnaires. L’attaque d’une caserne de pompier par les blanquistes, en août 1870 dans le quartier populaire de la Villette sera un échec qui montrera une fois de plus que la situation n’était pas révolutionnaire. Or paradoxalement, quelques jours plus tard une révolution aura lieu quand même, après la capture de Napoléon III à Sedan qui entraînera la chute de l’Empire et la proclamation de la république le 4 septembre. Il faut donc chercher plus loin les causes de la Commune.

Cette méthode de mise en relation des différents travaux sur un sujet sera appliquée également pour les chapitres suivants. Le deuxième chapitre situe plutôt ces causes dans la guerre contre la Prusse, suivie du siège de Paris et de la défaite négociée par le gouvernement de Défense Nationale. En effet, en ayant armé la population parisienne dans la Garde Nationale, organisation populaire et démocratique dont le Comité Central sera en février et mars 1871 investi par les révolutionnaires, les conditions étaient réunies pour inverser le rapport de force en faveur de ces derniers. Le troisième chapitre examine la forme du gouvernement communard, ses tâtonnements, reflets de l’opposition croissante entre proudhoniens et jacobins. Il interroge sa forme comme révolution sociale puis culturelle. Le quatrième chapitre s’attache à retracer le portait des communards, dans les pas des travaux de Jacques Rougerie, mais aussi des neutres et des versaillais. C’est là un travail essentiel pour saisir ce que fut la Commune, révolution du peuple plus que du prolétariat. De même le rôle des femmes dans la Commune, qui en est un des traits les plus distinctifs, est analysé. Il est montré notamment que les femmes cherchaient plus à accéder à l’égalité politique avec les hommes en prenant les armes qu’en revendiquant le droit de vote. Ainsi, pour la première fois dans la série des révolutions et insurrections parisiennes, les femmes « ont brisé le tabou du genre en constituant un bataillon de guerre officiellement reconnu« , mais l’épisode de la place Blanche défendue seulement par 120 femmes le 23 mai, rapporté par Lissagaray, est démenti par les sources disponibles. Finalement il n’y pas vraiment eu de transgression révolutionnaire de la frontière entre les genres, si les femmes étaient présentes au combat, elles étaient bien souvent cantinières ou ambulancières. En fait, comme tout au long du XIXème siècle, si les structures officielles étaient occupées pas les hommes, « les femmes étaient actives à la base, au niveau de la communauté« .

Le chapitre V, « la lutte finale », examine la question militaire de la Commune. La Commune pouvait-elle l’emporter militairement contre Versailles ? Même si une attaque coordonnée avait pu être lancée contre Versailles dès les premiers jours, ce qui n’était déjà pas forcément la volonté des communards, le gouvernement s’était replié hors d’atteinte à Rambouillet, et l’armée allemande aurait pu intervenir en prenant les communards à revers. La Garde Nationale, armée d’amateurs, souffrait de grave défauts de coordination entre les bataillons, de problèmes d’indisciplines, même si au fil du temps elle gagna en efficacité en incorporant des anciens militaires dans son état-major et en puisant dans ses vastes réserves de matériel, de vivres et de munitions. Elle fut même redoutable pour les versaillais dans les derniers jours de la semaine sanglante lors des ultimes combats à l’est de Paris. La question des barricades comme moyen de défense est évoquée : construites pour la plupart à la va-vite, inefficaces, elles avaient le défaut de fixer les combattants et d’obliger les communards à attendre, parfois des jours, et subir l’attaque des Versaillais. Un parallèle est fait toutefois avec l’armée rouge de la guerre civile russe et l’armée républicaine espagnole de 36, il semblerait que les communards ne se soient pas si mal débrouillé, même si cette comparaison n’est pas sourcée… Le dernier chapitre se penche sur les « conséquences, représentations et significations » de la Commune.

Pour conclure, ce livre réalise une indispensable mise à jour des connaissances sur la Commune. Il est admirablement servit par une traduction limpide, un style clair et précis, sans longueurs. Saluons aussi le travail des éditions Libertalia qui nous proposent un livre à la mise en page réussie et de bonne qualité matérielle. Un petit mot aussi sur les sources citées, qui offrent un nouvel horizon de lectures sur le sujet, celui des historiens anglo-saxons, qui ont publiés pas de mal de livres sur la Commune que je ne connaissais pas.

Paris, bivouac des révolutions, la Commune de 1871, Robert Tombs, préface d’Eric Fournier, traduction de José Chatroussat, Libertalia, 2014, 470 p.

Le bateau-usine

Posted in Histoire sociale on 26 septembre 2016 by Ascona

bateau-usineLe bateau-usine est une nouvelle de littérature prolétarienne écrite par Kobayashi Takiji en 1929.

Kobayashi Takiji était un écrivain et militant communiste japonais. Né en 1903 à Odate, au nord du Japon, sa famille s’installe sur l’île d’Hokkaido quand il a quatre ans. Plus tard il étudiera dans une école de commerce et travaillera dans une banque sur l’île d’Hokkaido. C’est pendant ses études qu’il commencera à écrire. C’est également à cette période qu’il rejoint le mouvement ouvrier japonais.

En 1929, il sera licencié de son travail à la banque pour avoir publié « Le Propriétaire absent », un essai sur la politique économique désastreuse pour les paysans d’Hokkaido.

Publié également en 1929, le bateau-usine décrit avec réalisme les conditions de travail dans un bateau-usine qui produit des conserves de crabe, dans le pacifique nord, au milieu de tensions entre l’URSS et le Japon. Ce bateau-usine symbolise la société japonaise capitaliste de cette époque. Face aux mauvais traitements et humiliations de la hiérarchie, les ouvriers et marins vont prendre conscience de l’injustice de leur sort et mener une révolte sur le bateau-usine. Ce texte sera censuré à sa sortie, après s’être vendu à 15.000 exemplaires, et ne sera disponible au Japon qu’en 1948. Il connaîtra un regain d’intérêt en 2008 : il sera alors publié à près d’un million d’exemplaires, se faisant le miroir dans lequel se reconnaît le prolétariat précarisé du Japon. Il sera traduit dans de nombreux pays.

Le succès de son œuvre, tant auprès des intellectuels que des ouvriers et paysans japonais en fera le symbole de la littérature prolétarienne japonaise mais attirera l’attention de la police sur lui. Il est désormais sous surveillance de l’appareil de sûreté de l’État : la Tokkō.

Au printemps de 1930, Kobayashi s’installe à Tokyo et devient le secrétaire général de l’association des écrivains prolétariens du Japon. En mai, soupçonné de soutenir financièrement le Parti communiste japonnais, il sera emprisonné une quinzaine de jours. Après son retour à Tokyo le 24 juin, il est de nouveau arrêté est accusé de lèse-majesté pour le bateau-usine et sera à nouveau incarcéré. Le 22 janvier 1931, il a été libéré sous caution. En octobre 1931, Kobayashi adhère officiellement au Parti communiste japonais hors la loi.

En février 1933, il tombera dans un piège de la Tokkō : arrêté et conduit dans un poste de police il sera torturé et y laissera la vie…

Pour en savoir plus sur l’œuvre et l’auteur, un article sur le site de contretemps.

Le bateau-usine, Kobayashi Takiji, Allia 2015, 174p.

 

Marie Laffranque

Posted in Anarchisme, Histoire sociale, Objection de conscience, Pacifisme on 19 septembre 2016 by Ascona

Jolie trouvaille dans un livre sur les frères Reclus que m’a donné l’ami Ataraxique : une carte postale envoyée par Marie Laffranque, certainement à l’ancien propriétaire de ce livre.

Carte postale écrite par Marie Laffranque en 1980.

Carte postale écrite par Marie Laffranque en 1980.

Marie Laffranque est née en 1921 en Haute-Garonne et est décédée le 12 juillet 2006 à Toulouse. Dans les années 60, elle fut une militante de l’ACNV, l’Action Civique Non-Violente, une organisation regroupant des personnes opposées à la guerre d’Algérie et aux camps d’assignation en France, pour des motifs moraux et humanistes. Elle a poursuivi son engagement toute sa vie en luttant pour soutenir les réfractaires et les objecteurs de conscience français et espagnols.

Chercheuse au CNRS, elle a mené une carrière universitaire consacrée au poète espagnol Federico García Lorca. Elle également écrit un article sur l’exil des libertaires Espagnols : Ruptures et fidélité [Cahiers du C.R.I.A.R., n.4, , 1984.]

La carte postale mentionne un certaine Lucienne, s’agit-il de Lucienne Domergue, autre universitaire toulousaine spécialiste de l’Espagne ?

Autre interrogation : que contenaient les « caissettes qui attendent toujours à Barcelone » dont le chèque envoyé par le destinataire de la carte postale pourra « couvrir les frais de retour » ?

Enfin, Marie Laffranque a souligné dans la légende de la carte les mots « Toulouse – Capitole – Salle Henri Martin » : il s’agit peut-être d’un clin d’œil au destinataire en référence au militant communiste Henri Martin qui, bien qu’engagé volontaire dans l’armée, a refusé de combattre les vietnamiens en Indochine ?

Propagande par la brochure

Posted in Histoire sociale on 2 novembre 2015 by Ascona

Un nouveau site où je vais mettre des numérisations intégrales de brochures et autres documents de ma bibliothèque ou que mes amis voudront bien me prêter. Pas mal de brochures mensuelles, publiées entre 1923 et 1939, pour le moment. C’est là : https://numanar.wordpress.com/

Conférence sur Edouard Vaillant mercredi 7 octobre

Posted in AIT, Commune de Paris, Education, Histoire sociale, XIXe on 1 octobre 2015 by Ascona

220px-Édouard_Vaillant_at_Père_LachaiseL’Association Régionale des Pays de la Loire des Amis de la Commune de Paris et la F.S.U. 49 organise une conférence avec Michel Pinglaut sur Edouard Vaillant, membre de l’AIT, délégué à l’instruction publique pendant la Commune de Paris.
Ça se passera mercredi 7 octobre 2015 à 18h à la Bourse du travail à Angers (Place Imbach)

Vive la Commune !

Septembre rouge et noir à l’Etincelle

Posted in Anarchisme, Anarcho-syndicalisme, CGT, Histoire sociale, Syndicalisme, Syndicalisme révolutionnaire, travail, Trélazé, XIXe on 30 août 2015 by Ascona

libertaire3
Durant le mois de septembre auront lieu des activités autour du mouvement révolutionnaire angevin organisées par les animateurs du site : https://revolutionnairesangevins.wordpress.com/.

Au programme :

/// Exposition de reproductions d’affiches, tracts et photos autour du mouvement ouvrier révolutionnaire angevin, en particulier anarchiste, des années 1890 à la fin des années 1930.

/// Concert le samedi 26 à 20h30 : le collectif « Les Ardoisières en Anjou » propose des chants militants, des complaintes de fendeurs, rouliers, mineurs et autres airs de migrants. Le tout interprété par une douzaine de musiciens et de chanteurs.

/// Dimanche 27 septembre, 15h à L’Étincelle : rencontre / discussion autour de l’histoire du mouvement libertaire.

/// Et pendant tout le mois : exposition d’affiches, tracts et photos autour du mouvement ouvrier révolutionnaire angevin, en particulier anarchiste, des années 1890 à la fin des années 1930.

L’Essai

Posted in Anarchisme, Commune de Paris, Histoire sociale, Milieux libres with tags , , , on 3 août 2015 by Ascona

L_essaiL’Essai est une bande-dessinée de Nicolas Debon, publiée par Dargaud dans la collection Long Courrier en mai 2015.

L’Essai est le nom de la colonie communiste (synonyme de libertaire à l’époque) fondée en 1903 par Fortuné Henry près du village d’Aiglemont dans les Ardennes. Fortuné henry est le fils de Henry Sixte-Casse, dit Fortuné. Son père était délégué au Comité Central des Vingt arrondissements, il signera à ce titre l’affiche rouge du 6 janvier, membre du Comité Central de la Garde nationale, puis élu à la Commune le 26 mars 1871. Condamné à mort par contumace, il s’exilera en Espagne où naîtra Émile, petit frère de Fortuné, autre militant anarchiste très connu de l’époque de la propagande par le fait qui sera guillotiné en 1894 pour l’attentat du Café Terminus.

Fortuné Henry, avant de fonder la colonie d’Aiglemont, commença à militer pour l’anarchisme en 1891, parcourant la France pour intervenir comme orateur dans des réunions anarchistes. C’est sans doute sous son influence que son frère Émile deviendra anarchiste.

En 1903, lors d’un voyage professionnel en tant que représentant de commerce en produits pharmaceutiques, Fortuné découvre le vallon de la forêt des Ardennes où il reviendra en juin pour fonder une colonie libertaire. Ce projet sera soutenu par le journal Le Libertaire, dont Fortuné est un des collaborateurs. La particularité de cette colonie par rapport aux autres* ayant existé à la même époque est que son fondateur est plus proche du milieu anarchiste-communiste que des individualistes.

À ses début, L’Essai a bénéficié d’un certain soutien de la population locale : des ouvriers des environs aideront à construire la première habitation de la colonie, et des souscripteurs participent au financement du projet. En 1905 jusqu’à 14 personnes vivront dans la colonie, sans compter les nombreux visiteurs de passage : militants anarchistes bien sûr, mais aussi curieux et même une section de réservistes et son caporal ! Plusieurs bâtiments agricoles furent construits. Les décisions se prenaient en commun lors d’un « conseil de famille » quotidien. Pourtant assez rapidement des tensions se font sentir parmi les membres de la colonie, sans doute des questions de personnes, exacerbées par la promiscuité et les difficultés du quotidien. Fortuné Henry est présenté comme une personne assez autoritaire, en contradiction avec le projet d’une société libre. Par ailleurs il fait le constat de leur isolement par rapport au mouvement ouvrier très actif de l’époque.

Quelques membres de la colonie la quittent pendant l’hiver 1905-1906. Au printemps suivant, une imprimerie est mise en place. Une dizaine de brochures et quelques numéros d’un journal, le Cubilot, seront publiés et connurent un certain succès dans la période d’agitation ouvrière qui secouait le département des Ardennes cet été-là. L’Essai deviendra la base arrière du mouvement ouvrier ardennais, offrant asile aux militants et imprimant la propagande. Mais en sortant de son isolement, la colonie allait subir la répression : à la suite d’une série d’articles particulièrement violents, le journal fut poursuivi pour outrage envers l’armée. Fortuné sera incarcéré pendant deux ans. Pendant son absence la colonie périclita, et en mars 1909 les matériaux et le mobilier de la Colonie furent vendus aux enchères.

L’Essai, à la fois expérimentation d’une société libre, et œuvre de propagande voulant démontrer la validité des théories anarchistes, a finalement échoué, malgré son retentissement, qui allait au delà du milieu libertaire, dans les premières de son existence. Cet échec est dû principalement à la répression judiciaire dont a été victime la colonie car il est montré dans cette BD qu’à partir du moment où les colons ont pris part aux luttes ouvrières locales, le projet de colonie libertaire a retrouvé du sens. Car on touche là les limites de ce genre de projet consistant à recréer un monde nouveau dans l’ancien. La société s’en accommode très bien dans la mesure où ces militants, concentrés sur leur projet, délaissent ou abandonnent finalement la lutte sociale collective.

La BD en elle-même est plutôt réussie, bien documentée, évitant les poncifs habituels liés à l’anarchisme. Les problématiques des milieux libres sont abordées sans angélisme ni a priori négatif notamment sur le paradoxe de vouloir être un exemple pour la société future, tout en voulant vivre complètement en marge de la société actuelle. Si on ne parvient pas à résoudre ce paradoxe, finalement on risque de ne faire ni l’un ni l’autre…

*Pour en savoir plus sur les milieux libres, on peut lire « Les milieux libres, vivre en anarchiste à la Belle Époque » de Céline Beaudet, les Éditions Libertaires, 2006.

L’essai, Nicolas Debon, Dargaud, Long Courrier, 2016, 82p.

L’insurrection de Cronstadt et la destinée de la révolution Russe

Posted in Conseils ouvriers, Histoire sociale, Révolution russe with tags , , , , , on 6 mai 2015 by Ascona

ciliga Anté Ciliga est né en 1898 à Chegotichi en Yougoslavie et mort le 21 octobre 1992 à Zagreb. Il est l’un des fondateurs du Parti communiste yougoslave. A 24 ans il devient le secrétaire du PC Croate. Ensuite membre du bureau politique du comité central du Parti communiste yougoslave, il se verra confier par le Komintern la direction de la lutte révolutionnaire en Europe centrale. Expulsé de Yougoslavie en 1925 il se rend à Moscou où il ne tardera pas à rejoindre l’opposition à Staline. Considéré comme trotskyste, il est arrêté en 1930. Il connaîtra la prison et la Sibérie avant d’être expulsé en 1936 sur ordre de Vichinsky. Il écrira alors son livre Dix ans au pays du mensonge déconcertant, publié en 1938, qui raconte son expérience en Russie.

Le texte dont il est question ici est un peu moins connu. Contemporain du mensonge déconcertant, il a été publié une première fois dans la revue La révolution prolétarienne le 10 septembre 1938. Il a ensuite été édité en brochure par Le Prolétaire à Lyon en 1946, puis réédité par Allia en 1983 et à nouveau en 2015.

Le point de départ de ce petit texte est un échange de lettres entre Léon Trotsky et Wendelin Thomas (un des leaders du soulèvement des marins allemands de 1918 qui marqua le début de la révolution allemande et membre d’une commission d’enquête américaine sur les procès de Moscou de 1938). Anté Ciliga constate que Trotsky, dans sa réponse à Wendelin Thomas, continue de creuser le fossé qui le sépare des travailleurs, notamment en continuant à diffamer les marins révoltés de Cronstadt avec des accusations « qui puent la morgue démocratique à cent pas ».

Anté Ciliga procède ensuite à une analyse politique de ce que fut l’insurrection de Cronstadt et son écrasement, comme suite logique de la suppression des Soviets, de la migration du pouvoir des masses vers le Parti, et dans le Parti, des membres vers les cadres, dans les années 1920-1921.

En introduction, l’auteur dresse un parallèle entre la répression bureaucratique des masses de la révolution russe en 1921 et celle des chefs de cette révolution en 1938. Il se demande, à juste titre, si il aurait été aussi facile de supprimer ces derniers si ils n’avaient pas réprimé auparavant les marins de Cronstadt et les ouvriers révolutionnaires de la Russie entière ?

L’insurrection de Cronstadt et la destinée de la révolution Russe, Anté Ciliga, Allia, 2015, 39p.

La dynamique de la révolte

Posted in Commune de Paris, Conseils ouvriers, Espagne 36, Histoire sociale, Révolution allemande, Révolution russe on 6 mai 2015 by Ascona

dynmaique révolteSous-titré « Sur des insurrections passées et d’autres à venir », ce livre d’Eric Hazan, publié en mars 2015, a pour propos l’analyse du début des mouvements révolutionnaires, de la révolution française à celles du Printemps arabe. Ceci non pas dans une optique historique mais bien comme un outil politique destiner à comprendre comment naissent les insurrections. L’objectif est de repérer dans l’analyse des différentes insurrections depuis 1789 « ce qui peut servir à surmonter le pessimisme ambiant et à penser l’action à venir« . L’auteur démontre que les insurrections peuvent venir du peuple, en dehors des partis ou des groupes d’oppositions légaux, simplement d’une qui se politise pendant la révolte. Ainsi la prise de la Bastille est le fait d’ouvriers du faubourg Saint-Antoine, les ténors de la Révolution ont été absents de cette insurrection. De même les événements qui ont déclenchés en février 1917 sont partis du peuple, de femmes et d’hommes en grève, contre l’avis du parti bolchevique, décapité à l’époque. Parfois les insurrections sont précédés de longues périodes d’agitation politique et révolutionnaires : la fin des années 1860 et la guerre de 1870 pour la Commune ou en Espagne la longue lutte des organisations ouvrières contre les tenants du vieil ordre social. Ce n’est pas la politisation ou la diffusion des idées politiques qui mènent à ces situations insurrectionnelles mais le brusque débordement de colère qui dépasse les cadres traditionnels d’expression de l’opposition politique.

Analysant le rôle des « avant-gardes » dans le déclenchement des insurrections des XXe et XXIe siècles, Eric Hazan les répartis en trois catégories : celles qui n’ont ni été lancées ni dirigées par un parti d’avant-garde (Russie 1905, Espagne 1936), celles où si un parti d’avant-garde a existé il n’a pas forcement joué le rôle que l’on lui prête habituellement (octobre 1917, l’insurrection Spartakiste de 1919) et enfin celles où un parti d’avant-garde a lancé l’insurrection (LE KPD entre 1920 et 1923, et le PC chinois entre 1927 et 1929). L’auteur analyse ces différentes périodes révolutionnaires avec précision, cherchant à mettre en évidence les erreurs passées et les pistes pour les futures insurrections qui ne manqueront pas de venir.

Ce petit livre constitue une porte d’entrée pour appréhender l’histoire révolutionnaire moderne, en comprendre le sens et l’enchaînement des premières phases d’une insurrection. Il cherche par dessus tout à rendre possible la pensée révolutionnaire actuelle, constamment balayée par la cohorte des historiens, sociologues et autres philosophes dont la principale mission est de dénigrer tout mouvement social avant même qu’il ne devienne révolutionnaire.

Walter Benjamin a montré que l’histoire est écrite du point de vue des vainqueurs, mais Eric Hazan précise que ce n’est pas une raison pour la lire avec les yeux d’éternels vaincus !

La dynamique de la révolte, Eric Hazan, La fabrique, 2015, 153p.

Les femmes s’en vont en lutte !

Posted in Histoire sociale on 15 mars 2015 by Ascona

Vendredi 20 mars : présentation du livre « Les femmes s’en vont en lutte. Histoire et mémoire du féminisme à Rennes (1965-1985) » par ses auteures Lydie Porée et Patricia Godard chez les copains de la librairie Les Nuits Bleues, 21 rue Maillé à Angers.

Lydie Porée et Patricia Godard animent l’association Histoire du féminisme à Rennes, créée en 2012 « pour accueillir les activités de recherche menées par les adhérent.e.s sur l’histoire des luttes féministes à Rennes de 1965 à 1985. Elle a pour objet d’écrire et de transmettre l’histoire des luttes féministes à Rennes, de favoriser les initiatives concourant à cette écriture et cette transmission, d’œuvrer à la constitution et à la valorisation de sources (archives, témoignages oraux…) sur l’histoire du féminisme à Rennes. […]
L’association est féministe, c’est-à-dire qu’elle contribue à lutter contre les inégalités entre les femmes et les hommes. »

« Apprentie chercheuse en histoire », Lydie Porée a par ailleurs publié un article sur l’application difficile de la loi Veil à Rennes dans la revue d’histoire contemporaine bretonne En Envor.

Cette soirée est organisée par le Collectif Émancipation.

Affiche femmesenlutte mars

Vers une nouvelle révolution

Posted in Anarchisme, Anarcho-syndicalisme, Espagne 36, Histoire sociale on 9 février 2015 by Ascona

balius-rectoLes éditions le Coquelicot, basées à Toulouse, traduisent et publient en français des textes d’anarcho-syndicalistes espagnols, ou d’autres pays, comme le suédois Nils Lätt ou les français André et Dori Prudhommeaux, ayant participé à la révolution espagnole de 1936.

Jaime Balius est né à Barcelone en 1904 et décédé en France en 1980. Après être passé par le nationalisme catalan dans ses jeunes années et un court passage au Bloc Ouvrier et Paysan, il devient membre de la Fédération anarchiste ibérique en 1932  et de la CNT en 1936. Après juillet 1936 il est élu vice-président du syndicat des journalistes. Il est, après les journées de mai 1937 à Barcelone, un des principaux animateurs du groupe des Amis de Durruti, groupe créé en mars 1937 par des membres de la colonne Durruti pour s’opposer à la tendance réformiste et à la participation au gouvernement espagnol de la CNT. Il sera d’ailleurs exclu de la CNT-FAI, ainsi que le groupe des amis de Durruti, suite à ses prises de positions anti-gouvernementales pendant les journées de mai. La direction de la CNT appelant les ouvriers à cesser le combat contre les forces anti-révolutionnaires : les staliniens et le gouvernement. Après les journées de mai, le siège du Groupe des Amis de Durruti est fermé par la police gouvernementale et Balius est brièvement emprisonné.

« Vers une nouvelle révolution », écrit en 1938 par Balius, est un texte inédit jusque là dans son intégralité en français. Il est publié avec une préface l’auteur de 1978. En annexes on trouve deux articles de Jaime Balius publiés en exil en septembre 1939 dans la revue l’Espagne nouvelle d’André Prudhommeaux, un article Louis-Mercier Vega du même journal et un « Hommage de Pablo Ruiz à Jaime Balius » publié en 1981 dans Combat Syndicaliste-Solidaridad Obrera. Pablo Ruiz est un des fondateurs avec Jaime Balius du groupe des amis de Durruti.

Selon Balius, la CNT a manqué par deux fois à son devoir révolutionnaire en refusant de prendre le pouvoir. Une première fois dès juillet 36 en acceptant de partager le pouvoir avec la bourgeoisie dans le cadre d’une alliance anti-fasciste qui ne tardera pas à combattre la révolution sociale en cours. Et une seconde fois en mai 1937, à Barcelone, pendant les journées de mai, la CNT en appelant les ouvriers au calme a permis que « les vainqueurs se rendent aux vaincus » et a empêché les milices ouvrières de prendre le pouvoir. Ces journées marqueront le début de l’écrasement final de la révolution sociale par la bourgeoisie et les staliniens : ils auront les mains libres par la suite pour persécuter le POUM puis les anarchistes.

Vers une nouvelle révolution, Jaime Balius, Groupement des amis de Durruti, Les cahiers du Coquelicot n°6, Le Coquelicot, 2014, 89 p.

Le syndicalisme révolutionnaire

Posted in AIT, Anarchisme, Anarcho-syndicalisme, CGT, Histoire sociale, Syndicalisme, Syndicalisme révolutionnaire on 8 février 2015 by Ascona

dubiefLe syndicalisme révolutionnaire est la doctrine majoritaire en France à la CGT, de sa création jusqu’à la guerre de 14-18. Dans cette optique, le syndicat est considéré comme l’outil qui permet l’amélioration quotidienne des conditions de vie des travailleurs mais également, à terme, leur émancipation complète par leur propre action autonome, en opposition aux partis politiques, fussent-ils socialistes. Pour cela les syndicalistes révolutionnaires comptent sur la grève générale insurrectionnelle, en vertu du principe énoncé dans les statuts de l’Association Internationale des Travailleurs : « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Ce courant connaît son apogée au début du XXème siècle. Dès 1909 le syndicalisme révolutionnaire est en crise : il commence à perdre du terrain au sein de la CGT. Finalement, l’impossibilité de la CGT de s’opposer à la première guerre mondiale par la grève générale insurrectionnelle entraînera la fin de la domination du syndicalisme révolutionnaire à la CGT.

Que dit Henri Dubief de tout ça ? Notons d’abord que ce livre est composé principalement des textes historiques du syndicalisme révolutionnaire. Par exemple on y trouvera : « Le nouveau manuel du soldat », de Georges Yvetot, qui sera le principal texte de propagande  anti-militariste de la fédération des Bourses du Travail puis de la CGT après la fusion des deux organisations ; ou encore « dans les syndicales » un texte que Pouget a publié dans le Père Peinard en 1897. En tout une cinquantaine de textes importants du syndicalisme révolutionnaire, introduit chacun par une courte note de l’auteur.

La présentation de Henri Dubief ne compte que 56 pages sur les 316 du livre. Il explique notamment comment l’échec de l’illégalisme des années 1893-1894 poussera les anarchistes à investir les syndicats, alors que les socialistes auront plus de mal à y peser du fait de l’émiettement de leurs partis. Dans le même temps, l’auteur considère que l’idéal des ouvriers français est « à contre-courant et objectivement réactionnaire« . Ne trouvent grâce à ses yeux, finalement, que les intellectuels, non-ouvriers pour la plupart, qui théorisent le syndicalisme révolutionnaire sans le pratiquer. On notera au passage quelques jugements de valeur un peu déplacés à mon avis dans ce livre. Par exemple une pique gratuite sur les anarchistes dans les premières pages, consacrées aux rasions de l’apparition du syndicalisme révolutionnaire en France : « la mobilité sociale […] permet parfois au militant anarchiste de devenir petit patron, pour retomber rapidement dans la classe salariée, si, conservant ses principes, il les applique à sa gestion« . Un point de vue beaucoup plus contestable est développé par Henri Dubief à propos de la stratégie de la grève générale et de la pratique de l’action directe qu’il apparente au fascisme dans la mesure ou l’action, la pratique, seraient plus important que la doctrine. Ce qui est un raccourci un peu rapide, surtout si l’on tient compte que dans le même livre sont publiés des dizaines de textes développant la théorie du syndicalisme révolutionnaire… Bref, ça sent un peu le bourgeois qui craint, ou ne comprend pas, l’action autonome des travailleurs hors des partis socialistes. De fait le rôle des anarchistes, pourtant prépondérant à l’époque dans la CGT, n’est pas abordé en tant que tel, on apprend seulement de temps en temps que tel dirigeant de la CGT était anarchiste. Les anarchistes sont décrits comme « des déclassés, naturellement aigris et révoltés, marginaux des classes moyennes« .

Malgré ses quelques défauts, ce livre demeure intéressant pour avoir rassemblé quelques-uns des textes nécessaires à la connaissance et à la compréhension de ce que fut le syndicalisme révolutionnaire pendant son heure de gloire. On peut donc les lire avec profit en survolant la présentation de l’auteur.

Le syndicalisme révolutionnaire, présenté par Henri Dubief, Armand Colin, 1969, 316 p.

Le Cercle d’Études Sociales Angevin

Posted in Histoire sociale on 1 février 2015 by Ascona

anjoucommuniste
Le Cercle d’Études Sociales Angevin (CESA) a été créé en 2009, les membres fondateurs sont des militants du NPA 49. Son objectif est de « créer et développer une structure d’études sociales et de formation en Maine et Loire ». Si le NPA 49 a hébergé les productions du CESA dans un premier temps sur son site, ce n’est aujourd’hui plus le cas, le CESA dispose de son propre site à l’adresse http://cesa49.free.fr/. La création d’un site indépendant correspond à une volonté d’ouvrir le CESA à d’autres courants politiques luttant pour l’émancipation humaine de toute forme d’exploitation et d’oppression. Un camarade syndicaliste libertaire a déjà publié plusieurs textes sur le site. On trouvera également des travaux universitaires liés à l’histoire sociale, pour l’instant deux mémoires sur la place des femmes dans les syndicats SUD : Des brebis noires créent SUD-PTT : Les femmes dans la création du syndicat SUD-PTT (1989-1994) et L’espace de la cause des femmes à la création des syndicats SUD (1988-1998).

Par ailleurs le CESA publie « Les cahiers du CESA », 8 numéros sont parus à ce jour :

Cahier n°1 – Féminisme et syndicalisme : les archives d’Yvonne Dufour
Cahier n°2 – Luttes féministes : Des Pétroleuses aux Danaïdes
Cahier n°3 – Le Mouvement ouvrier angevin selon Maurice Poperen (1914-1948) Il s’agit d’un manuscrit inédit, publié et annoté par le CESA.
Cahier n°4 – Le Parti ouvrier internationaliste en Anjou (1936-1939)
Cahier n°5 – Les inscrits au Carnet B en Maine-et-Loire dans les années 30
Cahier n°6 – Des Espagnols rouges à Angers
Cahier n°7 – Le travail femmes de la Ligue communiste
Cahier n°8 – Le groupe angevin de l’Union Française pour le Suffrage des Femmes à travers les archives de Cécile Brunschvicg (1914-1935)

Les cahiers du CTDEE

Posted in Anarchisme, Anarcho-syndicalisme, Asturies, Espagne 36, Histoire sociale, Syndicalisme révolutionnaire on 24 janvier 2015 by Ascona

ctdeepour-siteLa revue « les Cahiers du CTDEE » est éditée par le Centre Toulousain de Documentation sur l’Exil Espagnol, association fondée en 2008 par des exilés espagnols et leurs descendants. Cette association a pour objectif de regrouper et archiver tous les documents qui lui sont confiés relatifs à l’activité des réfugiés politiques espagnols à Toulouse et sa région à partir de 1939. Le fonds documentaire ainsi constitué est accessible au public et aux chercheurs pour en permettre la consultation et l’étude. Il est mis en valeurs par des expositions et par la publication des cahiers du CTDEE.

A ce jour deux numéros sont parus. Le premier en juillet 2014 : il contient un important dossier sur le goulag de Karaganda où furent enfermés par le régime stalinien 59 antifascistes espagnols, marins ou élèves pilotes, bloqués en URSS après la victoire franquiste. Le dernier d’entre eux ne sera libéré qu’en 1956 après 16 ans de goulag dans la patrie du socialisme… Le dossier démonte les mensonges de la presse communiste, française et espagnole en exil, qui niera cyniquement l’existence du camp de Karaganda et des espagnols enfermés là-bas.

Le numéro deux est paru en octobre 2014 pour les 70 ans de l’insurrection des Asturies, « l’autre révolution d’octobre ». Il comprend un article sur la nueve, l’unité de la 2° DB qui est entrée la première dans Paris le soir du 24 août 1944, épisode occulté de l’histoire de la libération de Paris. En effet la construction du roman national collait mal avec le fait que ce soit des anarchistes espagnols qui ont contribué à libérer la capitale. La plus grande partie de ce numéro est consacrée à l’insurrection d’octobre 1934 dans les Asturies.

Le 4 octobre 1934 des ministres de la CEDA, une coalition de droite catholique et réactionnaire dirigée par Gil Robles, entrent au gouvernement espagnol. Le 5 octobre, l’UGT, le PSOE et l’alliance ouvrière lancent une grève générale en protestation. Aux Asturies, l’alliance ouvrière, dont fait partie la CNT ici contrairement au reste de l’Espagne, et le syndicat des mineurs se lancent dans une insurrection armée qui obtient très vite des succès spectaculaires. Dans le reste du pays, la grève générale a bien lieu dans les grandes villes, mais sans directives claires, le mouvement échoue. La CNT, échaudée par une série d’insurrections ratées dans les mois précédents, n’appela pas à la grève, à Barcelone par exemple… Très rapidement, aux Asturies, l’insurrection victorieuse devient une véritable révolution sociale : on parlera de « la Commune des Asturies ». Pour finir, ce mouvement sera écrasé dans le sang, en partie par ceux là-même qui mèneront l’insurrection fasciste 18 mois plus tard…

Mêlant histoire de l’Espagne révolutionnaire, histoire de l’exil et des combats que continueront à mener ceux qui ont pu échapper à Franco, « les Cahiers du CTDEE » sont écrits par les personnes qui ont vécus ces événements ou leurs descendants. Pour ces raisons, je ne peux que vous conseiller de vous procurer cette revue, soit sur le site du CTDEE, ou à Angers, à la librairie des Nuits Bleues, où il doit rester quelques exemplaires !

Trop jeunes pour mourir

Posted in Anarchisme, Anarcho-syndicalisme, Histoire sociale, Syndicalisme, Syndicalisme révolutionnaire on 21 janvier 2015 by Ascona

tropjeune pour mourirLe titre de ce livre et son sous-titre « Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914) » pourraient faire penser qu’il ne traite que de l’opposition du mouvement ouvrier à la guerre qui vient. Or le sujet de ce livre est bien plus vaste, il s’agit en fait de l’histoire du mouvement anarchiste et de ses rapports avec la CGT de l’époque qui entame alors son virage réformiste. Cette époque du mouvement anarchiste organisé, située entre l’age d’or du syndicalisme-révolutionnaire et la grande boucherie de 14-18 est finalement peu étudiée par les historiens : six pages dans le mouvement anarchiste en France de Jean Maitron. Comme le note l’auteur, Édouard Dolléans y consacre « un chapitre, peu attrayant » de son « Histoire du mouvement ouvrier » mais si la crise du syndicalisme et les luttes menées pendant cette période y sont décrites, le mouvement anarchiste n’y est pas abordé en tant que tel.

Fruit de 8 ans de travail, mené en même temps que l’œuvre collective du « Dictionnaire biographique du mouvement libertaire« , le livre de Guillaume Davranche s’intéresse donc au mouvement anarchiste français de 1909 à 1914. Sont abordé l’hervéisme et la constitution d’un Parti Révolutionnaire, l’épopée tragique des individualistes, la constitution de la fédération communiste anarchiste, l’activité des anarchistes au sein de la CGT et leur lutte contre les réformistes… Le livre se termine par la relation des dix journées précédent l’entrée en guerre de la France le 4 août 1914.

Organisé en courts chapitres consacrés chacun à une période de quelques mois, subdivisés eux-mêmes en sous-chapitres de quelques pages consacrés à un événement précis, ce livre est de fait très clair et facile à lire. L’auteur nous invite d’ailleurs à le lire dans l’ordre chronologique ou à se rapporter, grâce à un sommaire et un index complet, à un chapitre particulier. On peut compléter sa lecture en se rendant sur http://tropjeunespourmourir.com/, site on l’on retrouvera des photos, des affiches de cette époque.

Ouvrage érudit, mais pas élitiste, foisonnant mais pas indigeste, s’appuyant sur une vaste documentation (je pense que Guillaume Davranche a dépouillé toute la presse syndicale, socialiste, anarchiste de l’époque !) ce livre comble un manque dans l’histoire du mouvement anarchiste. « Trop jeunes pour mourir » trouvera sa place dans la bibliothèque de toute personne s’intéressant à l’histoire du mouvement anarchiste et de son articulation avec le mouvement syndical.

Guillaume Davranche viendra présenter son livre à l’Etincelle à Angers, vendredi 6 février prochain.

Trop jeunes pour mourir, ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), Guillaume Davranche, préface de Miguel Chueca, éditions l’Insomniaque & Libertalia, 2014, 543 p.

Un siècle de luttes au pays de l’ardoise

Posted in Anarchisme, Anarcho-syndicalisme, Histoire sociale, Syndicalisme, Syndicalisme révolutionnaire, Trélazé with tags , , , , , , , on 19 octobre 2014 by Ascona

poperenardoiseMaurice Poperen, instituteur anarcho-syndicaliste et historien du mouvement ouvrier à écrit plusieurs livres sur l’histoire du mouvement ouvrier angevin. Celui-ci traite de l’histoire du syndicalisme ardoisier jusqu’en 1914 sur les bassins d’Angers, Trélazé et du Haut-Anjou.

En 1880, André Bahonneau crée la « Chambre syndicale des ouvriers des ardoisières d’Angers », dont il devint le président : mais cette chambre syndicale non autorisée par la préfecture, fut seulement tolérée et eut peu de rayonnement.

En 1884, à l’instigation d’Allemane venu plusieurs fois à Angers, Ludovic Ménard et André Bahonneau, ouvriers fendeurs tous les deux, furent les fondateurs de la section angevine de la « Fédération des Travailleurs socialistes ». Ces deux ouvriers ardoisiers développent un syndicalisme d’inspiration libertaire. Ludovic Ménard et André Bahonneau se sont en effet convertis aux idées anarchistes après la venue de l’anarchiste Tortelier à Trélazé en 1889. Il réalise alors que l’action syndicale sera plus efficace que l’action purement politique dans des partis, fussent-ils socialistes. Les idées anarchistes trouvèrent un terrain favorables sur les carrières, et particulièrement dans les tue-vents des fendeurs d’ardoise.

Ce livre raconte en détails les différentes luttes, pas toujours victorieuses, menées par les ardoisiers contre les patrons des carrières, notamment sur la fin du XIXe siècle, début du XXe, pour pouvoir vivre juste au dessus de la misère… Malgré la répression, le soutien de l’armée aux patrons, les lock-out, ces ouvriers ont su mener des combats et des grèves longues de plusieurs semaines, en s’appuyant sur la solidarité de la profession et de la classe ouvrière.

Un siècle de luttes au pays de l’ardoise, Maurice Poperen, préface de Jean Maitron, illustrations de Goa, 1972, 159 p.

Mouvement révolutionnaire angevin

Posted in Histoire sociale on 16 août 2014 by Ascona
Photo du Congrès des délégués mineurs ardoisiers. 1912

Photo du Congrès des délégués mineurs ardoisiers. 1912

Depuis quelques mois je participe à la construction d’un site consacré à l’histoire du mouvement révolutionnaire, anarchiste, syndicaliste-révolutionnaire de l’Anjou, en gros de la Marianne de Trélazé en 1855 jusqu’à la seconde guerre mondiale.
On y trouve une chronologie, en cours de saisie, des principaux événements liés à cette histoire en Anjou, on a aussi une rubrique dictionnaire biographique sur les militants du département, ainsi que tout un tas de pages sur des sujets divers, la Marianne, la CGT-SR en Anjou, etc.
Nous publions également des scans d’affiches, de tracts ou de cartes postales comme celles-ci consacrées aux ardoisiers de Trélazé. Mais comme nous ne sommes pas des informaticiens ni des historiens professionnels, ça avance à son rythme et on organise le contenu un peu en même temps. Enfin bref, voyez par vous-mêmes : http://revolutionnairesangevins.wordpress.com/.

Eugène Varlin, chronique d’un espoir assassiné

Posted in AIT, Commune de Paris, Histoire sociale with tags , , on 20 juillet 2014 by Ascona

2160223-MMichel Cordillot, professeur de civilisation américaine à l’Université Paris VIII, a écrit plusieurs livres sur l’histoire du mouvement ouvrier au XIXème siècle, notamment Aux origines du socialisme moderne. La première internationale, la Commune de Paris, l’exil, aux Éditions de l’Atelier en  2010. Par ailleurs il collabore au Maitron.

Dans ce livre, Eugène Varlin, chronique d’un espoir assassiné, il retrace le parcours militant de Varlin. Ce parcours s’inscrit dans la reconstitution du mouvement ouvrier sous le second empire, mouvement ouvrier qui ménera à la proclamation de la Commune en 1871. Varlin a tout donné à la cause qu’il défendait, jusqu’à sa vie dans les derniers jours de la semaine sanglante.

Eugène Varlin est né en 1839 en Seine-et-Marne, dans une famille de paysans pauvres. Il va à l’école jusqu’à l’âge de treize ans, puis apprend le métier de relieur chez un oncle parisien.
En 1857, il participa à la fondation de la société de secours mutuel des relieurs. Les sociétés de secours étaient les seules formes d’organisation ouvrière tolérées sous le second empire, les syndicats étant interdits.
En 1864 et 1865, il anime une grève des relieurs, qui lui offriront une montre en argent en signe de reconnaissance.
En 1865 il adhère à L’AIT. Il est délégué à la conférence de Londres en septembre où il rencontre Marx. Au congrès de Genève, 1866, il plaide pour le travail des femmes, contre la majorité du congrès qui voulait laisser la femme au foyer…
Puis il crée en 1867 et préside une société d’épargne et de crédit mutuel des Ouvriers relieurs.
En 1868 il fonde une coopérative, la Marmite, et rentre au bureau parisien de l’AIT ; il sera condamné à trois mois de prison pour cela.
En 1869, au nom de la société des Ouvriers Relieurs, il travaille à la création de l’Union des Chambres syndicales ouvrières. Il peut annoncer le 1er décembre la réalisation définitive en décembre 1869.
Pour Eugène Varlin, une révolution politique n’est rien sans une révolution sociale. Au congrès de l’AIT de 1869 à Bâle, il défend la propriété collective du sol et l’abolition du droit d’héritage.
Le début de l’année 1870 est consacré à la création de sections de l’Internationale au Creusot, à Lille et à Lyon. En avril il est élu président de la section française de l’AIT, puis il doit partir en Belgique pour échapper à la police impériale. Il n’y reviendra qu’à la chute de l’empire.
Varlin est également nommé commandant du 193e bataillon de la garde nationale, jusqu’à sa révocation par le gouvernement provisoire suite à l’insurrection du 31 octobre.
Le 18 mars, à la tête de son bataillon des Batignolles, il occupe la place Vendôme et le siège de la Garde Nationale. Il est nommé par le comité central de la garde Nationale à la commission des finances et s’installe au ministère, sans forcer les coffres dont les clés sont à Versailles…Élu à la Commune le 26 mars, il sera nommé à la commission des finances puis le 21 avril à celle des subsistances. Enfin, le 2 mai, il devient le directeur général de la manutention et des approvisionnements militaires. Il dirigera la défense du VIe arrondissement pendant la semaine sanglante puis sera arrêté par les Versaillais.
Lissagaray a fait le récit des dernières heures de vie d’un des militants les plus importants de cette époque : « Varlin, hélas, ne devait pas échapper. Le dimanche 28, place Cadet, il fut reconnu par un prêtre qui courut chercher un officier. Le lieutenant Sicre saisit Varlin, lui lia les mains derrière le dos et l’achemina vers les Buttes où se tenait le général de Laveaucoupet. Par les rues escarpées de Montmartre, ce Varlin qui avait risqué sa vie pour sauver les otages de la rue Haxo, fut traîné une grande heure. Sous la grêle des coups, sa jeune tête méditative qui n’avait eu que des pensées fraternelles, devint un hachis de chairs, l’œil pendant hors de l’orbite. Quand il arriva rue des Rosiers, à l’état-major, il ne marchait plus ; on le portait. On l’assit pour le fusiller. Les soldats crevèrent son cadavre à coups de crosse. Sicre vola sa montre et s’en fit une parure. Le Mont des Martyrs n’en a pas de plus glorieux. Qu’il soit, lui aussi, enseveli dans le grand cœur de la classe ouvrière. Toute la vie de Varlin est un exemple. Il s’était fait tout seul par l’acharnement de la volonté, donnant, le soir, à l’étude les maigres heures que laisse l’atelier, apprenant, non pour se pousser aux honneurs comme les Corbon, les Tolain, mais pour instruire et affranchir le peuple. Il fut le nerf des associations ouvrières de la fin de l’Empire. Infatigable, modeste, parlant très peu, toujours au moment juste et, alors éclairant d’un mot la discussion confuse, il avait conservé le sens révolutionnaire qui s’émousse souvent chez les ouvriers instruits. Un des premiers au 18 Mars, au labeur pendant toute la Commune, il fut aux barricades jusqu’au bout. Ce mort-là est tout aux ouvriers. » Tout est dit.

Eugène varlin, chronique d’un espoir assassiné, Michel Cordillot, Éditions de l’Atelier, 1991, 256 p.

%d blogueurs aiment cette page :